Nourri, logé, servi, désaltéré, porté.
Or, dans ce débordement de bêtes féroces, dans cette invasion du drame africain, il est arrivé que les gouvernements n'ont pas été les seuls à s'apercevoir des bienfaits de la conquête. De simples particuliers ont été traités comme des rois; le désert a jeté à profusion ses largesses; dans cette grande battue, au milieu des sables brûlants, le simple citoyen n'a pas été oublié; on a fait des bourriches particulières de panthères et de chacals: je connais, pour ma part, un grand orateur de ce temps-ci, qui a reçu une lionne vivante par le roulage, comme il eût reçu trois lapins et deux perdrix, de la forêt de Fontainebleau. «A Monsieur Chaix-d'Est-Ange, à Paris.»
Cette lionne était un gage de souvenir auquel mon ami fut sensible. Il écrivit sur le registre des messageries: reçu une lionne en bon état, comme ce soldat de l'empire écrivant: reçu un pape; tant nous sommes apprivoisés avec les puissances les plus redoutées du monde! Voilà donc la lionne au milieu de la basse-cour de l'illustre avocat. La pauvre bête était à bout de ses forces; l'espace étroit de la cage, la longueur du chemin, la mauvaise nourriture, les regrets du pays natal, l'avait rendue humble et soumise. Ainsi Coriolan, au foyer du roi des Volsques.
Cependant la jeune lionne eut bon accueil! Chacun lui fit fête, en cette maison hospitalière. Le jeune enfant prit la lionne pour le chien qu'il avait perdu, et la caressa de la main, en l'appelant Fidèle. Remarquez, tous, que mon drame ici commence; ma lionne, affligée et pleurant la patrie absente, c'est la jeune princesse captive dans Rodogune, qui commence par des larmes, et finit par empoisonner, ou peu s'en faut, sa belle-mère; mais n'anticipons pas sur les événements.
Plusieurs jours se passent. La lionne dort et mange, et bondit sous les yeux de son maître; elle se réjouit au soleil, elle se livre à ces naïfs et silencieux bâillements de la bête fauve, si jolis et si gracieux, qui font honte à nos bruyants et stupides bâillements d'hommes civilisés. La lionne enfin développe ses griffes, elle essaie ses dents; son cœur bondit, elle se sent lionne. Déjà la passion la prend comme l'Iphigénie de Racine, elle se sent Iphigénie: un beau matin, hors d'elle-même, elle rugit! A ce rugissement toute la maison s'éveille en sursaut.
C'est donc au premier hurlement de la lionne, que commence l'action de mon drame. Nous assistons tous, sans nous en douter, aux premières explications d'Agamemnon avec Clytemnestre. La bête a rugi, sauve qui peut! La mère de famille a peur, la jeune servante a peur, le jardinier s'appuie sur sa bêche, prêt à en faire une arme défensive; le joli enfant lui-même retire, effrayé, sa petite main embarrassée dans la crinière naissante: voilà la terreur, voilà les passions qui s'éveillent, l'héroïne va sortir des bornes de la passion. Prenez garde au poignard, au poison, aux colères de l'amante dédaignée; prenez garde aux griffes de la bête fauve, et sauve qui peut! Pour ma part, à l'Hermione de Racine, au cinquième acte, terreur pour terreur, colère pour colère, je préfère la lionne de Saint-Mandé.
En effet, la scène se passe à Saint-Mandé, au fond du joyeux village, un jour de foire, et dans une maison pleine d'éloquence, de talent et de douces vertus domestiques. Le premier mugissement de la bête africaine a détruit le calme de cette maison. Adieu la sécurité de la mère! adieu les chansons de la basse-cour! adieu les joies de l'enfance! adieu les visites des amis! Le rugissement a tout changé; c'en est fait, il faut que cette terrible hôtesse déguerpisse; il faut qu'il parte, cet hôte du foyer qui a balayé les cendres de sa tête et qui parle en Romain; il faut partir. La lionne part; elle s'en va, où vont tôt ou tard, tous les lions bourgeois, au jardin des Plantes! la lionne rugit bien haut à cette heure, et le chemin est bien long de Saint-Mandé, au jardin du Roi!
Nous sommes dans le temps du courage civil, le plus beau de tous les courages. Comment sommes-nous devenus si hardis et si braves, nous autres bourgeois? je l'ignore, mais c'est un fait irrécusable. La peste est au loin qui brûle et dévore, on se précipite à qui va l'étudier de plus près. L'émeute hurlante se promène à travers la cité, les mains pleines de pavés, le garde national achève son dîner, il s'habille, et son fusil sous le bras, il va à l'émeute, comme il irait à l'Opéra. Nous sommes les hommes de l'heure présente; que cette heure apporte un danger, un plaisir, qu'importe? Allons! Voilà donc un homme qui est un des premiers du barreau de Paris, rare et brillant esprit, éloquent, généreux, aimé de tous, qui dit adieu à sa femme, à ses deux enfants, et qui fait venir un fiacre pour aller de Saint-Mandé au jardin des Plantes, tête-à-tête avec une lionne qui rugit!
Le fiacre arrive. Il est semblable au juste d'Horace: sur les débris du monde il ouvrirait encore sa portière au Chaos, si le Chaos voulait le prendre, à l'heure.—Montez, madame! Et voilà ma lionne qui monte, et son maître après elle; ils sont assis l'un et l'autre, et fouette cocher! Le cocher s'en va, fumant sa pipe aussi tranquillement que s'il s'agissait encore d'enlever Manon Lescaut, de l'hôpital.
D'abord la voyageuse fut assez calme. Elle se tenait gravement assise: