Sur les coussins poudreux du char numéroté.
Dans ce char, le troisième acte de notre drame s'accomplissait lentement comme, en général, s'accomplissent tous les troisième acte, quand on dirait que l'action est finie, et que tout le monde va être heureux. Mais bientôt l'action change de face; le soleil était vif, l'air était doux. Les arbres s'agitaient mollement sur la grande route; le voyageur passait; tout était fête et joie autour du carrosse; en ce moment, les tendres influences de l'été qui s'en va, passèrent dans le cœur de la lionne.
Tout à l'heure elle était calme et s'abandonnait à cette heureuse façon d'aller; après le premier silence, voilà ma lionne qui s'agite, et se réveille, et secouant sa crinière, elle bondit, elle veut être libre, et revoir les sables du désert, le soleil, les eaux de la citerne. Oh! c'était une horrible joie, on l'eût prise pour un long désespoir. Jamais elle n'avait hurlé ainsi. Son guide cependant la voyant qui s'échappait l'avait prise corps à corps; il la tenait embrassée au fond du fiacre, il luttait avait elle jusqu'aux morsures; il lui frappait la tête contre les parois de la voiture... Elle mordait! Elle était en furie! Or, les chevaux allaient toujours, et le cocher réfléchissait à part soi, qu'il n'avait jamais assisté à de pareils ébats.
Les stores étaient baissés. Du fond de la voiture on entendait ces sourds rugissemens. La foule s'arrêtait ébahie, et l'oreille niaisement tendue, elle disait: «C'est quelque poëte qui passe, et qui déclame à l'avance ses vers tragiques, pour les mieux lire à l'Odéon.»
A la barrière du Trône, on s'arrête: le commis de la barrière, décoré de juillet, ouvre la porte de la voiture; il aperçoit l'homme et la lionne, et comme il n'y a pas contrebande, il referme la portière avec le plus grand sang-froid. O que tu es admirable, honnête courage civil!
Cependant la lutte devenait à chaque instant plus pénible, et l'homme se fatiguait à contenir cette bête africaine. Bajazet était vaincu par Roxane, vaincu, haletant, fatigué, tout prêt à tendre le cou au cordon fatal. On arrive au jardin des Plantes, par la porte qui donne sur le pont d'Austerlitz; la sentinelle de cette porte, voyant une voiture, dit: On n'entre pas! On répond à la sentinelle:—C'est un homme et un lion! Elle réplique: On n'entre pas! si c'eût été le lion sans l'homme, à la bonne heure! Cette sentinelle à un haut degré, possédait le courage civil!
A la fin l'homme à la lionne est à la porte de M. Geoffroy Saint-Hilaire, ni plus ni moins. C'est donc ici!... le fiacre s'arrête. Un petit garçon, un gamin de Paris, héros des trois jours, se précipite à la portière en chantonnant la Marseillaise! Ce héros est curieux avant d'être avide. Un sou lui convient, mais surtout il veut voir ce qui sortira de cette voiture si bien close! O surprise! à la portière ouverte, il est nez à nez avec la lionne, l'œil en feu, la bouche horrible, et la crinière en désordre. Cet œil en feu, ces grincements, ne sauraient étonner un gamin de Paris; qu'il brise un trône, ou qu'il ouvre un fiacre, il ne recule guère, et le voilà qui flatte la lionne de la main. Gouvernez donc une ville qui peut jeter cet intrépide lichen sur les murs, hors des murs, au sommet des toits, sous les porches des palais, dans les clochers des temples! Après le lierre qui ronge l'arbre, je ne connais rien de plus tenace que le gamin de Paris.
Heureusement pour les gouvernants, le gamin de Paris n'est pas toujours gamin; il prend de l'âge, il s'amende, il devient sage et tourne au bourgeois: concierge en quelque bonne maison, il se marie, et marié avec femme, enfants et oiseaux, il devient le plus pacifique des hommes. Ainsi s'est rencontré le portier de M. Geoffroy Saint-Hilaire. Ce digne homme, habitué à tant de monstres, a reculé devant la lionne. Etrange effet de l'habitude! Chaque jour, et par cette même porte, il voit entrer des enfants à deux têtes, des têtes à un seul œil, des colonnes vertébrales à vertèbres recourbées, des hommes à trois bras, des hommes sans bras, des cochons à six pattes, des fœtus, des géants; beaucoup moins de géants que de fœtus. Il n'y a pas un monstre de ce siècle auquel ce portier n'ait ouvert la porte, et sans même dire à sa femme enceinte: sauve-toi! Eh bien, cette lionne de six mois a fait peur à cet homme qui a vu Rita-Christina en chair et en os, qui a lu distinctement le nom de l'empereur dans les yeux d'un enfant. Notre homme et notre lion ont donc été forcés de s'annoncer tout seuls, chez M. Geoffroy Saint-Hilaire. Ils sont entrés dans son salon, la bête et l'homme, et le domestique est venu pour les recevoir; il a dit: asseyez-vous. Le fiacre, sa course finie, est allé chercher quelque noce à conduire, quelque baptême à faire, un voyage à Bicêtre, ou, mieux encore, une de ces lentes promenades au cimetière du Père-Lachaise, qui sont si bien payées et fatiguent si peu les chevaux. Le gamin de Paris restait à la porte, se tenant prêt à aller chercher une autre voiture, quand la lionne sortira.
Mais la lionne faisait antichambre dans le salon, attendant M. Geoffroy Saint-Hilaire. Ces savants naturalistes sont d'étranges hommes! M. Geoffroy Saint-Hilaire se faisait la barbe, quand la lionne entra. Si on lui eût dit:—Monsieur, voilà le crâne de Marat; voici l'embryon d'un crocodile; je vous apporte des bords du Nil la momie d'un ibis, ou toute autre curiosité; à coup sûr il eût posé son rasoir, et, laissant sa barbe à moitié faite, il fût accouru: Où est-il mon crocodile? Où est-elle ma momie? et cette barbe eût attendu jusqu'au lendemain, le dernier coup de rasoir. Si l'on eût dit encore à M. Geoffroy Saint-Hilaire:—Monsieur, la maîtresse de Henri VIII, Anne de Boleyn, est dans le salon, qui vient vous montrer la fraise rouge qu'elle porte au-dessous du sein droit; Zulietta, la belle Vénitienne, qui trouva J.-J. Rousseau si poltron devant son téton borgne et charmant, vous attend, pour vous prouver que Jean-Jacques Rousseau s'était trompé; à coup sûr notre savant naturaliste n'eût pas tenu à paraître rasé, même devant ces dames?... Il se rase pour la lionne! Une lionne bien conformée n'est plus qu'un solliciteur vulgaire; qu'elle attende! L'homme et la lionne ont attendu plus d'un quart d'heure; enfin, M. Geoffroy Saint-Hilaire, rasé de frais, vint à la porte du salon; il indiqua du doigt, la fenêtre par laquelle il fallait sortir pour mener cette lionne à la ménagerie du jardin, son dernier gîte... Et tout fut dit.
Vous trouvez que mon drame languit; n'ayez crainte; entendez rugir la lionne! Quand elle se vit dans ce salon triste et mal meublé en velours d'Utrecht, elle se débattit de plus belle; il fallut la traîner dans le jardin, où elle voulait courir tout à son aise. Ici j'aurais besoin d'un incident qui retardât quelque peu la catastrophe! Un incident, de grâce! un incident! Je me contenterais du plus vulgaire, de la lettre de Tancrède ou de Zaïre, ou du canon d'Adelaïde! Justement, quand l'homme et la lionne étaient à moitié chemin, se traînant l'un l'autre à travers le jardin, passe un bourgeois suivi de son chien! Le bourgeois regarde bêtement la bête qu'on traîne, pendant que la bête traînée regarde le chien du bourgeois. O bonheur! ce chien sera pour moi la lettre de Zaïre ou de Tancrède! A l'aspect du caniche innocent, la lionne se renverse, elle mord, elle arrache le bras de son conducteur, elle déchire tout son corps de ses ongles. Le jeune homme n'a que le temps de crier au bourgeois: Sauvez-vous! Le bourgeois prend amoureusement son chien dans ses bras et se sauve!... Enée emportant son père! A la fin, la lionne est libre et se promène tranquillement. Son conducteur, épuisé de fatigue et tout sanglant, tombe par terre, comme s'il eût été percé par le poignard final!