Ceci dit, le dieu sortira de sa machine. Il y avait dans le jardin la girafe et son nègre. Aux cris de la lionne, le cornac de la girafe est accouru. Son bras nerveux a jeté un filet à la bête furieuse... La lionne est enfermée dans une cage de fer! En même temps, une jeune femme blanche et jolie est venue, qui a pansé les profondes blessures de l'homme à la lionne... Elle avait à la lèvre un sourire qui disait: C'est bien la peine d'avoir trente ans, pour se faire mordre à belles dents, par une bête fauve de cette espèce-là!
Sur l'entrefaite, passa M. Rousseau, le gardien des bêtes. Il regarda ce jeune homme qu'on pansait: «Hélas! lui dit il, mon jeune fils a été encore plus maltraité que vous, monsieur; il a été dévoré à moitié par l'ours noir, il y a deux jours!»
Le sang arrêté, et son bras en écharpe, notre hardi jouteur rendit mille grâces à la jeunesse qui l'avait pansé, et il s'en allait à sa maison des champs rejoindre sa femme et ses enfants, quand, au fond de la cour, il découvrit notre grand savant, M. Cuvier, cet homme dont la science égalait le génie; il montait en voiture, le front incliné par la pensée.—M. le baron, lui dit-il, j'ai eu le bras presque emporté par une lionne, et j'ai grand'peur d'être enragé!
M. Cuvier, sortant de sa méditation, mais sans jeter un regard sur cet homme à demi dévoré, lui répond: Le lion est un animal qui sue, il n'y a pas le moindre danger. Avec cette sentence augurale, il rentrait dans son carrosse et dans sa méditation.
Or, je vous le demande, cet amateur de monstres qui fait attendre une lionne dans son salon, ce gardien qui console un blessé en lui parlant de son fils dévoré la veille, ce grand homme qui n'a pas un regard pour un bras emporté, pour un lutteur tout sanglant, chose futile! cet autre riant au nez du nouvel Androclès, ne sont-ce pas là des mœurs à part et dignes d'étude? Quant à mon drame, il est complet, rien n'y manque. Il commence dans la joie, il se démène au milieu des tapages, il finit dans le sang. C'est une tragédie qui se joue à deux comme le Philoctète du poëte grec, et qui se dénoue de même par l'intervention d'un Dieu. Quel Dieu grec, en effet, du fond de son nuage, aurait pu dire ce que disait M. Cuvier?
Bien souvent, dans ses domaines du jardin des Plantes, j'ai revu la lionne, elle vit, elle est douce et folâtre. On dirait à présent une jeune première qui a quitté le cothurne et le manteau romain, pour reprendre la robe d'indienne, le simple chapeau de paille, et le cachemire Ternaux.
Hélas! nous en sommes revenus au règne animal! L'art dramatique a laissé l'homme, il s'est recruté dans les forêts, dans les cavernes. Il a dit au singe:—Fais-moi rire! et le singe l'a fait rire et pleurer. Il a dit à l'éléphant:—Fais-moi peur! l'éléphant est monté sur la scène, à la fois terrible et doux, admirable et modeste.
L'homme a disparu du théâtre, la femme est retournée à sa quenouille, les ménageries ont hurlé à la place des chanteurs. C'est un beau siècle! un grand siècle roturier et dramatique. Les bêtes parlent, chantent et jouent; l'homme n'est plus là que pour les admirer, les flatter et les applaudir.