Disant ces mots, Roland se promenait de long en large, aussi fier et aussi heureux que s'il eût écrit les chœurs du premier Faust.

Moi qui le connais et qui sais très-bien qu'il ne tient pas plus à ses questions qu'il ne tient à mes réponses, je pris les pincettes et me mis à tisonner le feu en fredonnant l'air de la Grande Pinte, composé dans ma petite ville natale, et composé par vous, mon très-féal et très-savant patron, Jean Paul, que Dieu protége et repose dans le ciel étoilé des Mille et une Nuits!

Quand le tison s'agite et s'échappe en étincelles joyeuses, on dirait de jeunes âmes qui s'envolent du purgatoire débarrassées de toutes souillures.—Vois-tu ces âmes, Roland, ces âmes qui s'en vont là-haut en poussant un petit cri? Crois-tu donc qu'Homère les a vues, lui ce grand aveugle qui a tout vu? Non. Homère n'a pas vu voler l'étincelle du foyer domestique; il ne l'aurait pas vue même quand il aurait eu un foyer domestique. Il a vu le ciel, il a vu les grands astres, il a vu le soleil athénien! Il s'est abîmé dans les immenses clartés: il était placé plus haut encore que le Tasse quand il découvrit la Jérusalem du haut de la montagne. Volcans, forêts, ruisseaux, fontaines, vaste mer, et des hommes de dix coudées! Il a contemplé l'Apollon qui a fini par ressembler à Louis XIV. Tout fut grand et sublime; Homère avait jeté à profusion dans la poésie des dieux visibles dont le sang coulait, des déesses visibles qui changeaient les montagnes en élégants boudoirs, et faisaient des nuages un voile à leurs transports d'amour. Heureux les poëtes venus les premiers, Roland! le monde appartenait à ces âmes violentes. Ils tenaient la Grèce; ils remplissaient la maison d'Atrée. La comédie attaquait Socrate. Aujourd'hui ce monde est épuisé, Socrate est mort. Tout est connu. Les mystères d'Éleusis sont un jouet d'enfant. On achète les momies de l'Égypte à très-bon compte. Le sphinx et le zodiaque de Denderah ont chanté des couplets de vaudeville; il n'y a pas une étoile au ciel qui n'ait son nom et son histoire. Et quant aux hommes, aussi nombreux que les étoiles, ils rentrent et sortent dans leurs cercles à certains jours; ils ne savent plus ce que c'est que les migrations. Les fables, les combats acharnés, les jeux funèbres, les guerres entreprises pour le sourire d'une belle femme, les vieillards se levant au passage d'Hélène, tout cela leur paraît ridicule, outré; ils rient de pitié quand on leur parle d'un siége qui a duré dix ans.

Roland, qui jouait avec mon lévrier, retourna vers moi son visage d'une imposante gravité:

—C'est vrai, fit-il; celui qui est venu dans les temps primitifs fût un être heureux. Je suis bien sûr que le lévrier de Darius adoptant Alexandre, la veille de la bataille d'Arbelles, était plus beau et plus intelligent que le tien. Les belles femmes! les grands poëtes! Oui; mais à t'entendre, on dirait que c'est le monde qui manque à la poésie, et non pas la poésie qui manque au monde, et c'est mal fait de châtier le temps présent sur le dos du temps passé.

—Non, lui dis-je, ce n'est pas le poëte qui manque au monde. Tant qu'il reste un brin d'herbe ici-bas, une étoile là-haut, une femme sous nos yeux, il y aura des poëtes; tant que nous aurons la prière au fond de notre cœur, il y aura des poëtes. Mais en poésie aujourd'hui, comme en politique, chacun chez soi, chacun pour soi! Et le poëte a caché sa poésie, il retient sa voix, parce qu'il a peur de ne plus trouver d'écho.

—Cela est fâcheux, dit Roland; si la poésie allait nous manquer, par quoi la remplacer, nous autres qui sommes jeunes? Cela est fâcheux; si le respect humain se met parmi les poëtes, c'en est fait des poëtes. Le respect humain a tout flétri parmi nous, il a flétri le mariage, il a flétri l'amour, il a flétri la croyance, il a flétri le pouvoir; le respect humain s'est glissé partout, sous toutes les formes; il s'est appelé comédie et satire, tragédie, encyclopédie, cours de littérature: il a fini par être un journal. Mais que la poésie soit une chose ridicule, nous sommes perdus, toi et moi, et tous les autres qui ne se sont pas donnés, corps, âme et biens, avenir, présent et passé, à l'avarice, à l'ambition.

—Tu vois bien, dis-je à Roland, qu'en ceci encore tu as tort de demander ce que c'est que le fantastique? C'est la seule poésie aujourd'hui que les poëtes osent faire et puissent faire; il faut la respecter, la recevoir à bras ouverts, et ne pas demander insolemment où est-elle? ami Roland, comme tu ferais de quelque maîtresse à tes ordres. Cette étrange poésie est aussi fière que la grande poésie: elle a ses caprices, ses bouderies, ses colères, ses moments de fatigue. Elle est une maîtresse impérieuse et difficile; elle va jeter son bonnet au vent qui l'emporte; il suffit de lui déplaire, et elle se passera de toi, de moi et des autres, comme tu dis.

En même temps, je remplis son verre et le mien, nos deux verres se donnèrent l'accolade, et nous restâmes les bras croisés, la pensée en l'air, le cœur tranquille, heureux comme deux amis, et savourant par tous les sens la paix et le silence de la nuit.

L'instant d'après, Roland reprit la parole: