C'était beau, la grande poésie! et, comme la marraine de Chérubin, elle était bien imposante. Mais, à côté de la grande poésie, la petite poésie n'est pas sans charmes; après le poëme épique, plaisir des dieux, le conte est une volupté à la portée des simples mortels. Chérubin, l'aimable enfant, a peur de sa marraine: il embrasse Suzon, et quand Suzon fait la rebelle, il court à Fanchette, avec laquelle il ose tout oser. Hoffmann, c'est la Fanchette du monde poétique; Hoffmann, c'est le conte après le poëme, après le drame; Hoffmann, c'est la petite poésie aux pieds légers qui vient après la grande, en suivant son sillon lumineux.

Avec cette différence toutefois, que le conte se manifeste dans un arc-en-ciel plus modeste: la grande poésie descendait du Parnasse jusqu'à nous, la petite, au contraire, s'élève à nous de l'hôtellerie voisine, où elle se loge de préférence. La poésie homérique se manifestait au milieu du tonnerre et des éclairs, sur le mont Sinaï, sur l'Hélicon; la chanson des bonnes gens arrive au bruit du bouchon qui saute, et si elle s'entoure assez souvent d'un nuage, c'est d'un nuage de tabac; innocente fumée, elle est féconde en rêves, en fantaisie, en contes, en rêves charmants.

Les Mille et une Nuits ne sont-elles pas les contes fantastiques de l'Orient? Dans les Mille et une Nuits, dans les Contes d'Hoffmann, si vous rencontrez des rois et des princes, le grand rôle est joué par le menu peuple; déjà le marchand, l'esclave, le muet, le calender borgne ou non, tout le peuple de l'Orient, dans ses fonctions les plus modestes, se montre et nous sourit. Venez à moi, disait la fée aux pauvres d'esprit; mais pendant que l'Orient nous donnait l'exemple d'un conte bourgeois et poétique en même temps, les nations du Nord n'avaient de contes pour personne; elles avaient des poëmes et des histoires pour quelques-uns, les plus grands et les plus forts; et quand enfin, du grand poëme, nous fûmes descendus, ou, si vous aimez mieux, nous nous fûmes élevés au récit des petits faits de la société bourgeoise, eh bien, il y avait une fois un roi, le roi Louis XI, et une reine, la reine de Navarre, qui firent des contes pour se bien divertir; ils semblaient dire aux lecteurs: Que cela vous plaise ou non, qu'importe?—A mon plaisir!

Je ne veux pas ici faire l'histoire du conte en France; ce serait une longue et laborieuse histoire, qui me coûterait beaucoup plus de travail qu'elle ne vous apporterait de profit; d'ailleurs, le temps n'est plus à la dissertation, et je doute que même l'Essai sur les éloges, par Thomas, eût un grand succès aujourd'hui. Mon but est de définir assez bien le conte fantastique, pour prouver, malgré le titre de mon livre, que je n'ai jamais eu le droit ni la volonté de viser au fantastique. Je n'ai de fantastique, en mes contes, que le hasard avec lequel ils ont été faits, sans plan, sans choix, sans but; et je ne pense pas que ce mot, au hasard, soit une excuse suffisante pour que vous me permettiez ce titre ambitieux: Contes fantastiques.

Mais, je vous le répète, cette faute n'est pas la mienne, c'est la faute des circonstances, la faute de la mode, et votre faute à vous-mêmes, qui voulez du fantastique à tout prix et de toutes mains, comme s'il était donné au premier venu d'être un poëte en plein cabaret, de dessiner des chefs-d'œuvre au charbon sur la muraille, d'aimer la bière et la rêverie sur un grand fauteuil de chêne; de connaître les secrets intimes du violon et de l'archet; comme s'il était donné au petit monsieur que je vous présente ici de s'appeler Hoffmann?

A ce sujet, j'ai eu bien des disputes avec vous, mon cher Roland. Je me rappelle surtout certaine nuit d'hiver que nous avons passée à la lueur bicolore des bougies et du punch. Roland, ce soir-là, m'a dit tout ce qu'il pouvait me dire pour m'empêcher de tomber dans cette erreur d'un esprit maladroit qui s'égare à plaisir, et qui va, sans savoir où.

Ce soir-là, par grand hasard, nous étions deux, lui et moi, nous qui ne faisons qu'un d'ordinaire: et nous disputions à outrance, heureux, lui, de me voir en dispute et me tenant la bride haut la main: il n'y a rien de plus redoutable que les chevaux pacifiques lorsqu'ils se mettent à mordre et à ruer.

Notre sujet de dissertation était d'un grand intérêt. La nuit était bonne, le feu était vif, et nous pensions cette fois à livre ouvert!

Jugez du chemin que nous avions fait en quelques heures! En cheminant sur l'imagination, le coursier à tous crins, nous étions venus d'Homère à Hoffmann; du poëme en vers au conte en prose; de l'Olympe athénien au cabaret allemand. Nous étions arrivés, sans savoir comment, sur les bords de ce fleuve Léthé qu'on appelle le fantastique. Et là nous écoutions, bouche béante, pour voir venir de ce trou obscur quelque clarté, quelque explication naturelle à ce plaisir hors nature que nous cause Hoffmann.

Nous avions tant de temps à perdre,—à cet âge heureux, on n'a rien à faire!—que nous commençâmes par nous demander, comme des faiseurs de rhétorique:—Y a-t-il un fantastique?—Et qu'est-ce que le fantastique? Cela dura longtemps; une fois dans les divisions et les subdivisions aristotéliques, on ne s'arrête plus. Puis encore ces autres questions: Notre siècle a-t-il découvert une nouvelle espèce de poésie, un genre de drame inconnu, une Atlantide reculée dans le domaine de la poésie, île perdue... retrouvée par Hoffmann; île dangereuse sur laquelle existe encore le limon de la création? Répondez à ma question, disait Roland, répondez; puisqu'il y a un fantastique, à votre sens, où est-il, que fait-il, et d'où vient-il?