»Henri! je n'ai plus d'idées, et je ne trouverais pas trois notes dignes de Mozart! Mozart, Beethoven! le chevalier Gluck... fumées et visions... Je ne suis plus ivrogne... enivrons-nous!

—Bon cela, répondis-je... et buvons. A défaut d'art, vous m'avez appris combien c'est bonne chose une belle ivresse. Cependant, mon grand Théodore, faut-il donc toujours que vous arrêtiez votre propre génie, et ne jouirez-vous jamais des chefs-d'œuvre au delà de votre esprit? Pardieu! puisque vos musiciens ont pris congé du maître, allez ensemble entendre un grand joueur de violon, il en sera content, et ça te reposera.

Il reprit:—Tu parles de violon? J'en ai entendu des violons dans ma vie, et de fameux violons. Il y a trois jours, par un vieux vin de France, à cette table, ici, j'ai assisté à un concerto de violons comme jamais oreille humaine n'en avait entendu. D'ailleurs, moi-même ne suis-je plus un vrai musicien habile à tirer d'un archet magique une suite éloquente des plus vives sensations?

D'une main inspirée, il chercha son violon... Le noble instrument était suspendu au plancher, entre un long chapelet de harengs et une langue de bœuf fumé qui attendaient le jour de Pâques. Hélas! le violon de Théodore était en piteux état; deux cordes manquaient, les deux autres étaient détendues, les toiles de l'araignée avaient pénétré jusqu'à l'âme: à cet aspect, Théodore honteux courba la tête... il pleurait!

—Pleurez, lui dis-je, et soyez honteux de vous-même. Autrefois, c'est vrai, vous étiez un grand artiste, un hardi musicien. Le chant naissait sous vos doigts inspirés; votre archet ne manquait à aucune inspiration de votre âme et vous jetiez en dehors les élégies qui remplissaient votre cœur. C'était votre bon temps; vous ne vous livriez pas, en égoïste, à ces plaisirs solitaires; le monde entendait votre génie, il en jouissait, vous touchiez cet instrument en maître habile; à présent, l'instrument est muet; plus de voix, plus d'expression, plus d'amour; vous le regardez moins souvent que ces harengs saurs et cette langue fumée. Ah! que vous avez bien raison de pleurer... C'est honteux!

A ces mots, Théodore me suivit, inquiet de mes justes reproches, à l'Opéra.

—Par Castor et Pollux! dit-il au premier coup d'œil, le sot théâtre et le misérable orchestre... Henri que t'ai-je fait que tu m'as entraîné dans cette odieuse caverne? A-t-on jamais réuni plus de gens à longues oreilles? Des oreilles pour ne rien entendre... et des yeux pour ne rien voir! Il riait, il se moquait, il triomphait.

Tout à coup, à travers les arbres de la forêt sombre il vit apparaître... un violon, sous le bras et l'archet à la main, un homme... un fantôme.... Un phénomène! un bras de ci, un bras de là, le corps roide et droit, la taille haute, le visage maigre et ridé, le front vaste, aux cheveux flottants: sourire, pensée, assurance et mépris, solitude et génie, inspiration... tout est là!—Vois-tu, me disait Théodore, comme il est fait! J'ai chez moi une antique tapisserie représentant sainte Thérèse; quand elle va, se pliant, se repliant sur elle-même, allant, venant, tantôt haut, tantôt bas, toujours présente, elle ressemble à cet homme: une fantasmagorie; O là! là! quelle autorité sur les âmes.

—Silence! écoutons! Cet homme!... est un violon et un archet!... Au même instant, semblable au fléau sur une meule de blé, l'archet se leva, le violon s'appuya sur une épaule, archet et violon, épaule et bras, l'âme et le corps du violoniste... ils s'appelaient: Légion!

O mon Dieu! que devint Théodore à cette vision! Il écoutait, à la façon de la sainte Cécile de Raphaël, prêtant l'oreille à ses propres cantiques! Cette fois, le chant l'entourait de toutes parts, il était débordé, il se noyait, il plongeait dans l'harmonie; le chant l'attaquait, le pressait, l'oppressait, vif, lent, moqueur, plaintif; c'étaient des harmonies étranges et charmantes! c'étaient des rires et des larmes! un chant divin où tout chante, où tout pleure! un de Profundis de l'enfer! un Hosannah! venu du ciel! Pauvre Théodore!... Il était vaincu; il n'était plus le maître d'arrêter l'orchestre; il avait beau dire: assez! assez! l'archet allait toujours, comme le balai du sorcier apportant l'eau dans la ballade allemande. Encore, encore, et toujours, toujours.