Quand le violon et l'archet eurent accompli leur chef-d'œuvre, alors le joueur de violon salua l'auditoire. Il lui fit le salut d'un chambellan à son prince... un salut ventre à terre.—Ah! le lâche! il se courbe, il se plie, il salue à droite, à gauche. Voilà un triste salut, dit Théodore.
—Un salut de cuistre, repris-je.
—Un musicien doit saluer en Allemand, dit Théodore. Oh! reprit-il, quand j'avais mon violon (alors je croyais jouer du violon), quand j'avais mon violon et que la foule me disait: Chante! je mettais mon chapeau sur ma tête, et quand le goût m'en venait, je jouais quelque fantaisie, au hasard; puis au moment où la foule était attentive, attendant une conclusion, je reprenais mon verre et je m'en allais brusquement... Une prosternation! qui! moi? saluer ces pleutres? et les remercier du plaisir que je leur ai fait?... Pas si bête! A ces idiots, la salutation, la génuflexion? Mais silence, il revient! Ecoutons, et taisons-nous!
Ici l'homme au violon reparut; il venait jouer l'adagio. Il fut simple et touchant, il fut plein d'expression et de grâce.—Or ça! je te prends à témoin, me dit Théodore, que je me tire aussi bien que ce violoniste, de l'adagio. Je n'ai pas peur d'un adagio humain écrit pour des hommes. Je ne recule devant aucune difficulté, tu le sais; mais j'ai peur de la musique à laquelle on ne peut atteindre; je ne sais pas courir, tout essoufflé, après des notes impossibles. Te souvient-il de cette mystérieuse partition qui me fut apportée un jour par quelque musicien de l'enfer, il me défiait de la déchiffrer. Ce fut pour moi un pénible travail. Je sentais confusément qu'il y avait sous ces notes une puissance d'harmonie, et je ne la trouvais pas! Figure-toi un savant de votre Institut devant les hiéroglyphes du temps d'Isis: ainsi j'étais en présence de ces sonates mystérieuses.
»Que d'efforts tentés, pour lire ces chiffons! que de tortures j'ai subies! Ma main en resta brisée; en vain j'ai mis tous mes muscles à la torture; à peine ai-je pu tirer quelques sons de mon violon indocile! Mon archet n'a pas voulu courir, en même temps, là et là! mon violon s'est cabré! la chanterelle s'est brisée! Hélas! malheureux que je suis! en vain ai-je interrogé à la fois l'aigu, le grave et le médium... Mon violon était muet. Maintenant... le croiras-tu? cette musique de l'autre monde... voilà cet Italien qui la joue, et qui la jette à mon âme! Comment fait-il? comment fait-il? Vois-tu sa main? Sa main est-elle partagée en deux, pour atteindre en même temps aux deux extrémités de cette gamme violente? Ses doigts sont-ils plus longs que les miens, ses tendons plus nerveux, son âme plus grande? Moi, pourtant, je suis un grand artiste; j'ai rêvé des instruments qui embrassaient la terre et le ciel, qui s'adaptaient à tous les modes connus; mais je n'ai pas inventé ce violon, ce grand violon de la terre et du ciel! J'ai vu bien des musiciens... je n'ai jamais vu son pareil. Il est difforme... et superbe! Enfant-géant! tout perclus, tout puissant! Vois-tu comme il est en colère, et comme il tuerait le malheureux musicien accompagnateur, qui a manqué sa note d'un dix-millième de son! Son œil flamboie, et son violon demande en pleurant vengeance! O le terrible artiste! Mais le voilà qui finit et qui salue. Ah! le misérable, il ne sait donc pas ce qu'il vaut, pour se prosterner... comme il fait, devant ce triste auditoire?—Ah! fi! Relève toi, génie! et rassure toi! Les gens qui t'écoutent, ne valent pas un crin de ton archet magique. Oui dà, ce sont de grands seigneurs, des fils de rois, des représentants de nations! que t'importe? Il n'y a que moi, dans cette foule, qui sois digne de te juger. Nous sommes frères! Si tu exécutes mieux que moi, c'est de droit divin, c'est par un vœu de ta mère. La mienne m'a jeté tout simplement dans le monde avec le secours d'une vulgaire sage-femme: j'ai été élevé dans l'innocence et dans les festins: j'ai été heureux toute ma vie, aimant, buvant, chantant, joyeux conteur, doux convive, intrépide buveur; et cependant je suis comme toi, un grand artiste!» Ainsi se parlait Théodore, agité cette fois par la seule passion qu'il n'eût pas connue encore... l'envie!
Il reprit:—Ce qui prouve, Henri, qu'il y a là-dedans quelque chose de surnaturel et qui dépasse notre intelligence, c'est que ce violon... ne sait pas, n'a jamais su, et ne saura jamais une fausse note. Jamais pensée humaine ne conçut un calcul plus compliqué, jamais doigt humain ne l'exécuta d'une façon plus précise et plus nette. Henri, comprends-tu cela? pas un son faux, pas une note hésitante, pas un calcul trompé! Comment expliquer cela? Ne vois-tu pas que rien existe et que nous rêvons tous deux? Ah! maudit violon, tu as fait de Théodore un vil esclave! A tes moindres volontés j'obéissais. J'allais seulement où tu voulais me conduire et pas plus loin. Misérable! Insensé que je suis! J'ai été trompé par mon violon, il m'a jeté par terre. Au lieu de détourner du soleil la tête de mon cheval, comme a fait Alexandre, j'ai voulu dompter mon cheval comme un écuyer vulgaire; et me voilà par terre. Alexandre est à cheval. O malheureux!
»O malheureux! Je n'ai pas su dire à l'instrument mal dompté: Te voilà, marche! obéis! Chante à ma joie, et pleure à mes larmes! Tu vas me répéter tous ces mystères de mon âme, et tous ces transports de mon cœur... Et voilà ce misérable Italien qui, pour me narguer, brise à son violon trois cordes. Plus cruel pour lui-même que l'aréopage à Sparte, il n'en conserve qu'une seule... une seule corde pour tant de passion! Une seule pour toute cette âme! Une corde pour ce chant jeté à profusion!» Et Théodore, haletant, inquiet, bouche béante, écoutait, riant légèrement avec un sourire de naïve crédulité. Bon Théodore! Il sortit en courant.
—Trouvez-vous cela beau? lui dis-je.
Il se mit à courir; il allait lentement, il allait vite, il chantait, il pleurait, il trouvait des airs admirables, il se démenait, il répétait ses plus beaux drames, puis il se décourageait... à la fin il se retourne, et répondant, après une heure, à ma question:
—Si c'est beau! si c'est beau! mon Dieu! Il s'animait de plus belle, il élevait la voix tout à fait, il était tout musique, âme et corps. Il chantait pour moi seul! Et voilà mon inspiré tour à tour furieux et tendre, imposant et burlesque. Il est le tyran, la jeune fille et la grande dame; bonhomme, il gronde, il pleure, il rit, il se désole, il est tout un drame, un orchestre, un dieu. Que de pleurs il m'a fait répandre, et que d'émotions il a soulevées dans mon âme! J'ai compris, le soir dont je parle, ce qu'il y avait d'art et de passion dans ce brave homme; en même temps je compris pourquoi donc je l'aimais! je l'aimais pour son génie et pour sa bonté.