LES DUELLISTES

Nous cherchions la porte Maillot, au bois de Boulogne; je me battais contre Bernard, mon meilleur ami: il m'avait demandé la réparation d'une offense, et l'offense était si grande que je ne m'en souviens plus. Nous allions chacun à sa guise, et faisant craquer sous nos pas les feuilles tombantes de l'automne; Bernard marchait de l'autre côté du chemin, les mains derrière le dos. Bernard allait gravement; à toute force, il voulait me tuer: moi, j'allais sans trop de réflexions; sur ma foi, je ne voulais pas tuer Bernard, bien que ce fût moi qui l'avais offensé.

Nos témoins, bonnes gens, nous suivaient à distance et fort tristes; ils nous aimaient tous deux, et pensaient avec effroi à l'instant fatal où l'un de nous serait couché par terre, une balle au ventre. Ils pensaient à nos vieux parents auxquels nous ne pensions guère, à nos belles soirées de l'automne qui allaient revenir; ils pensaient même au chagrin d'Augustine et d'Elisa. Nous allions donc, et vraiment la route est longue! J'ai toujours admiré ceux qui vont se battre en voiture, le moindre cahot leur jette un frisson. Au contraire, aller à pied, le sang circule... on s'amuse à contempler, pour la dernière fois peut-être, le grand soleil, l'espace et le ciel! C'est un voyage d'agrément au bord de quelque cataracte qu'on espère bien franchir, c'est le passage du pont du Saint-Esprit.

Arrivés à la porte Maillot, nous fîmes semblant de nous séparer.—Nous allons chercher un bon endroit, dit le capitaine Reynaud.

—C'est cela, un joli endroit, dit Bernard.

Et nous voilà, nous enfonçant dans les allées, pendant que le bois est sillonné de toutes parts, chevaux anglais, calèches remplies de femmes, tilburys légers et favorables au tête-à-tête en public. La belle invention! Vous êtes seul à côté d'elle, serré près d'elle, on la voit, on la touche, on l'aime et, tremblante, son voile et ses cheveux vous frappent au visage. Le cheval même comprend ce bonheur et n'en va que plus vite.

J'étais arrivé sur la lisière de l'allée ombreuse qui fait face à la Muette, et ne songeant plus à ce que j'étais venu faire au bois, je regardais au loin sous le feuillage, quand je vis passer... ô bonheur! Elle était seule dans sa berline, la Julietta. Je la devinai plutôt que je ne la vis; je la devinai à son écharpe, au museau noir de son petit chien, qui tenait sa tête à la portière, appuyé sur l'écharpe, et qui regardait l'automne passer.

Vraiment, j'étais venu sans haine dans ce champ clos, je ne sentis plus que mon amour, et la voyant si près de moi, ma belle artiste.—Arrêtez, m'écriai-je! attendez-moi, Juliette, et je courais à sa suite... Bernard me retint de sa grande main, et de son air solennel:

—Ce n'est pas là qu'il faut aller, me dit-il, mais par là, me montrant le coin du bois.