—Oh! lui dis-je, un instant de repos, Bernard, je te tuerai tout à l'heure, ou tu me tueras, peu m'importe; mais que je lui dise une dernière fois... ce que je lui disais chez elle hier, à Juliette! Elle a chanté Don Juan; tu la connais, tu as soupé avec elle chez moi, il y a quinze jours, tu l'as accompagnée au piano quand elle a chanté; tu lui as parlé en italien, en espagnol; tu lui as parlé tout bas, tant que tu as voulu; laisse-moi aller dire adieu à cette belle. En même temps le carrosse de Juliette revenait par un détour et s'arrêtait à mes pieds. Elle écarta de la main son petit chien, et mettant son joli museau à la portière:

—Bonjour Bernard, bonjour Gabriel, me dit-elle, toujours amis, chers seigneurs, toujours inséparables; où donc allez-vous? En même temps, elle me tendait la main avec son charmant sourire de Napolitaine, tout bruni par le soleil. Comme elle me tendait sa main, Bernard la baisa.

—Signorina, lui dit-il avec une familiarité qui me surprit fort, si vous voulez faire encore quelques tours dans le bois, nous avons, Gabriel et moi, quelque affaire à régler ici même, après quoi nous sommes à vous, et si vous voulez, ce soir nous chanterons ensemble le duo de Matilda di Sabran.

Zerlina-Julietta, en bonne princesse, consentit à se promener encore un peu; elle me dit adieu en regardant Bernard, et en me donnant sa main. Pour le coup, je me souvins que j'étais venu pour me battre, et je dis à Bernard: Marchons!

Nous fîmes un détour à gauche: en me retournant, je vis Bernard qui suivait de l'œil le lourd carrosse. Quelque chose était encore à la portière, qui regardait Bernard; je ne sais pas si c'était l'épagneul ou Juliette qui regardait Bernard.

Arrivés au milieu du sentier, tout était prêt, calme et silencieux. Les promeneurs français ont cela de bon, ils sont discrets; ils respectent un duel, à l'égal d'un rendez-vous d'amour; bien moins que nous, messieurs nos témoins étaient gens à ne pas reculer; les armes étaient chargées, les distances étaient arrêtées, chacun se mit en place, et nous levâmes nos pistolets en l'air...

Bernard me dit de loin (nous étions à vingt-cinq pas):

—Tire le premier! Je dis à Bernard:—Tirons en même temps! Le capitaine Reynaud donna le signal dans ses deux grosses mains... Un! deux! trois! j'attendais que Bernard fit feu. Un, deux, trois, rien! Bernard ne tira pas, moi non plus.—Tu es d'une insigne fausseté, me dit Bernard. Sans regarder Bernard, je dis au capitaine Reynaud.

—Capitaine, jamais je ne tirerai sur Bernard.

—Eh bien! dit Bernard, à toi, Gabriel.