Il tira... il fit un grand trou à mon chapeau: la balle fit le tour de la coiffe... et ma foi, il faut que je sois né coiffé.
—Tu n'es pas mort? me dit Bernard.—Non, lui dis-je.—Eh bien, tant mieux, embrassons-nous. En même temps il vint à moi, me tendant les bras, et m'embrassa à m'étouffer.
Puis, voyant mon chapeau tout brûlé, et ce grand trou, à deux pouces du front:
—J'ai bien tiré, dit-il, n'est-ce pas?
—Oui, lui dis-je, heureusement c'est mon vieux chapeau que j'ai mis ce matin, et cela me fâche un peu moins que si c'était le neuf.
—Eh bien, dit Bernard, prends mon chapeau qui est tout neuf, et donne-moi le tien, que je le garde en souvenir de notre éternelle amitié.
Les témoins applaudirent beaucoup à la sublime résolution de Bernard. Moi qui sais que Bernard est plus pauvre que moi, j'étais honteux d'échanger mon vieux chapeau contre le sien, mais il me dit avec tant d'empressement:—«Donne-moi ton vieux chapeau!» que je lui donnai mon chapeau. Il le mit sur sa tête et saluant les témoins, il s'en alla tout droit devant lui aussi fier, et sa tête aussi droite que s'il eût gagné la bataille d'Austerlitz.
Nous attendîmes Bernard un quart d'heure, à la lisière du bois, ne sachant ce qu'il était devenu. Au bout d'un quart d'heure, nous vîmes passer la voiture de Juliette, et dans le fond du carrosse, à côté d'elle était Bernard; sur les genoux de Bernard, le chien de la jeune artiste; et sur les genoux de la dame... ô ciel! que vois-je? le chapeau troué que m'avait pris Bernard. La voiture passa si rapidement que j'eus à peine le temps de saluer Juliette avec le chapeau neuf de Bernard.
Nos témoins n'y comprenaient rien; mais j'étais très-heureux de comprendre la belle action de Bernard. Il parle de moi, me dis-je, il raconte à ma chère Juliette le danger que j'ai couru, et sur mon chapeau troué, il répand de douces larmes. Digne Bernard! J'étais si content de sa belle action, que j'avais regret qu'il ne m'eût pas frappé au cœur.
Nous reprîmes tous le chemin de la ville, en chantant les louanges de Bernard. Nous étions d'une grande gaieté pour plusieurs raisons différentes: nos témoins n'avaient pas vu couler le sang, j'étais réconcilié avec Bernard, Bernard plaidait ma cause auprès de Juliette. Chemin faisant, nos témoins parlèrent de combats singuliers, de duels à mort, d'offenses lavées dans le sang. Ils racontèrent de longues histoires, dans lesquelles le pistolet, l'épée et le sabre, y compris le poignard, jouaient des rôles sanglants.