—Tous ces duels que vous racontez là, dit le capitaine Gaudeffroi, sont des duels de terre ferme, et ne ressemblent en rien à un duel à mort, sur le vaisseau la Belle Normande, dont j'ai été le témoin, moi centième, quand j'étais aspirant de marine. Il y a de cela longtemps: le duel eut lieu entre le capitaine de vaisseau et un officier anglais. Le capitaine, qui était peu fort sur la discipline, lui avait promis satisfaction en tel endroit de l'Océan, et l'autre attendait depuis un mois... Mais l'histoire est longue à raconter, dit Gaudeffroi, et si vous ne voulez pas vous asseoir sous le bouchon poudreux de l'estaminet des Deux Amis, jamais je n'aurai la force de vous la raconter jusqu'au bout.
Nous nous assîmes sous le bouchon des Deux Amis, à l'ombre grêle et mince d'un jeune peuplier, qui dépassait déjà la maison de toute la tête, et le capitaine Gaudeffroi nous raconta, à peu près en ces termes, mais plus longuement, l'histoire du duel en pleine mer:
«Ils avaient passé la nuit dans le même hamac: le même roulis les avait bercés dans leur lit comme une mère attentive à son jeune enfant pour l'endormir. A voir ces deux hommes ainsi rapprochés et réunis, pas un n'eût pu dire que le lendemain l'un d'eux devait mourir de la main de l'autre, et telle était pourtant leur destinée; à peine le vent frais du matin et le cri des gardes qui se relevaient leur eût annoncé l'aurore, ils se précipitèrent tous les deux, se préparant à s'égorger avec toute la dignité d'honnêtes gens.
»L'un de ces hommes n'était rien moins que le capitaine en pleine force, en pleine vie; on voyait aux regards de cet homme que son ennemi était mort. Du reste, le sourire était encore sur ses lèvres; son coup d'œil parcourait dans leurs moindres détails les moindres parties de son navire; il alla, comme à son habitude, étudier la boussole, interroger le pilote; au gaillard d'arrière, au conseil! Il n'y eut pas un matelot qu'il ne passât en revue, et pas une voile qu'il ne fît mettre en ordre; enfin c'était le même homme actif, prévoyant, impérieux, réfléchi: avant une heure, il allait jouer à pile ou face? ou la vie ou la mort?
»Son adversaire était un simple gentleman; son habit marron, sa cravate élégante annonçait un jeune homme anglais ou parisien, plus habitué à nos fêtes de chaque jour, qu'au spectacle imposant d'un vaisseau roulant dans la mer. Ce jeune homme avait l'air soucieux, mais l'ennui seul faisait son souci; assis sur le pont, il étudiait d'un regard, qui pouvait être le dernier, ce ciel brumeux entrecoupé de nuages, ces flots d'un blanc verdâtre dont le soleil paraît sortir, ce mouvement actif et silencieux d'une armée de matelots; renfermés dans les flancs d'un navire, ils n'ont plus d'instinct que pour obéir à la voix d'un seul homme. Ainsi, des deux parts, le combat était arrêté.
»Quand le capitaine eut donné ses derniers ordres, il vint sur le pont retrouver son adversaire; à son premier signe, le jeune homme se leva, et, quoiqu'il fût de moindre stature que son ennemi, il n'était pas difficile de voir qu'il avait du cœur.
»Justement un calme plat venait d'arrêter le navire, les premiers rayons du soleil naissant avaient enchaîné tous les vents; la voile s'était repliée contre le mât; tout le navire assistait à ces jeux sanglants: on voyait arrêtés sur le pont les plus vieux marins, véritables enfants de la mer; derrière eux s'étaient rangés les jeunes aspirants, l'état-major était à côté de son capitaine, une façon de témoin dans cette circonstance solennelle, et, si vous aviez levé la tête, vous eussiez aperçu, grimpés sur les cordages, les jeunes mousses effarés du spectacle imposant qu'ils avaient sous les yeux.
»Cependant le jeune homme était seul de son côté; pas un vœu pour lui, pas même un moment de doute sur ce qui allait arriver de sa personne, tant le navire était persuadé que c'était un acte de folie de se battre sur un vaisseau de l'Etat, contre son capitaine... un pousse-caillou, pardieu!
»Aussi bien, quand les épées furent tirées, le jeune homme comprit qu'il n'était pas sur la terme ferme: le roulis du vaisseau faisait trembler sa main, et c'était un homme mort, si le capitaine, comprenant ce désavantage, n'eût jeté son épée à la mer, en demandant ses pistolets. Quand on eut décidé à qui tirerait le premier? un coup se fit entendre, faible et perdu dans le bruit des flots, à la marée montante. Cependant, sous ce faible coup, le capitaine venait de tomber; il était mort comme s'il eût accompli un acte ordinaire de la vie, en gourmandant un de ses gens dont l'habit était troué.
»Quant à son meurtrier, que devint le meurtrier? Au moins, quand vous vous trouvez sous les ombrages riants du bois de Boulogne, au milieu des broussailles de la barrière d'Enfer, une fois que votre ennemi est tombé et que votre honneur est vengé, on vous entraîne loin du champ de carnage, et vous laissez aux parrains de la victime le soin de relever son cadavre... à bord d'un vaisseau, quand tout est mer ou ciel autour de vous, vous avez sous les yeux votre victime agonisante, et quand il ne reste sur cette tête vaillante que la douleur d'une vengeance trompée, il faut assister aux funérailles du marin, il faut tenir un morceau de la voile qui lui sert de linceul, il faut prêter main-forte pour jeter dans la mer ce maître, après Dieu, de son navire qui commandait aux vents et à la mer.