»Quelles angoisses pour ce malheureux jeune homme quand il vit les flots s'entr'ouvrir au cadavre encore chaud qu'on leur jetait, quand il entendit le canon et les cris de l'équipage qui faisait au mort ses derniers adieux, quand il vit le vaisseau reprendre sa course à travers les ondes, et qu'il se retrouva seul au milieu d'un épouvantable silence et de ce deuil général!»

Ainsi parla le capitaine Gaudeffroi: son récit parut faire une vive impression sur tous les témoins de notre misérable duel en terre ferme et moi seul, je trouvai que le digne capitaine parlait beaucoup; j'étais tout entier à Bernard, tout entier à Juliette.

A la fin, la nuit tomba; chacun s'en fut de son côté, moi je courus dans tout Paris chercher Juliette et Bernard: aux Bouffes, chez Julie, chez Cyprien, partout.—Elle et lui on ne les avait vus nulle part. A la fin, je rentrai chez moi et m'endormis jusqu'au lendemain.

Le lendemain, arriva Bernard.

—Où donc étais-tu? lui dis-je, on t'a cherché hier tout le soir.

—Mais, reprit-il, j'étais à Mithridate, au Théâtre-Français, avec Juliette.

—Et qu'a-t-elle dit de ton chapeau percé, Bernard?

—Elle a dit que tu étais un grand drôle d'avoir tiré si juste sur ton ami, dit Bernard, et ma foi! elle ne veut plus te revoir, elle a peur d'un buveur de sang, tel que toi.

En effet, depuis cette horrible rencontre, elle ne voulut plus me voir; elle oublia que c'était moi, qui lui avais présenté Bernard, elle ne voulut plus que Bernard: elle garda son chapeau troué comme trophée, et pendant plus d'un mois elle vous le suspendit au chevet de son lit. Et voilà comme, à ce malheureux duel, je gagnai un chapeau neuf, et Bernard les bonnes grâces de la dame que j'aimais.

Il est vrai que j'eus par-dessus le marché, l'histoire du capitaine Gaudeffroi.