VENDUE EN DÉTAIL.
Mon histoire est touchante, il n'y a pas de sacrifice qui soit comparable à celui que je raconte. Une enfant est, tout ensemble, et la victime et le grand prêtre de cette abominable tragédie. Ah! la triste héroïne, et sa vertu l'a perdue. En raison, elle appelait l'honneur à son aide, elle est dans la fange aujourd'hui; si elle eût commencé par le vice, elle serait dans la soie et dans l'or: voilà notre justice!
Hélas! il y a tant de misère! il est si difficile de vivre, même pour les femmes, qui vivent de si peu! Les hommes n'ayant pas à vivre en hommes, vivent du travail des femmes. Ils se font couturières et brodeuses; ils portent la demi-aune, en guise de mousquet; plus d'un s'est fait marchande à la toilette et vend des fleurs. Que voulez-vous que devienne une malheureuse en cette ruche, où les rangs sont pressés comme un essaim d'abeilles?—La place au plus fort, au plus adroit, au plus vif client! La force est tout; la ruse après la force. Ainsi, le grand sexe écrase le petit sexe. Que de pauvres êtres meurent de faim, ou qui se déshonorent dans un coin! Trop heureuses si le déshonneur même ne leur manque pas!
Ceci va vous paraître étrange... et ceci n'est pas un paradoxe. Il faut lever encore ce coin du voile. Aujourd'hui plus que jamais, les hommes vont sur les brisées des prostituées; ils ont des marchés où ils vendent à un prix certain leur conscience; ils vendent leur plume et leur parole; ils ont des prix pour leur soumission, pour leur respect. Ils font des rois, on les paie; ils défont les rois, on les paie; ils meurent, on les paie. Les hommes se vendent, sous toutes les formes, sous toutes les apparences du bien et du mal.. La vénalité les couvre et les protége de son bras puissant. Les révolutions leur profitent. La révolution met à flot la barque échouée; elle bâtit sur les places vides, elle renverse les palais déserts, elle dresse une stalle au héros de ce matin, des temples aux dieux nouveaux, des trônes aux rois de la veille; elle fait tout pour les hommes et rien pour les femmes. 1830 vient d'ôter à ces déshéritées de l'amour et du hasard leur dernier morceau de pain, aux femmes leur dernière ressource.
Le monde des courtisanes est au rabais; il se déteint, il passe, il s'agenouille, il tend la main. Soyez belle et jeune, qu'importe? le vieillard vous regarde à peine; le jeune homme est un ambitieux qu'un doux regard ne saurait arrêter; l'artiste est pauvre, et c'en est fait de lui jusqu'à nouvel ordre.
Autrefois l'on disait: Jeunesse de prince source des grandes fortunes! Allez donc Phryné, ou Laïs, chanter cette gamme à nos seigneurs de la Chambre des députés.
La pauvre enfant (j'en reviens à mon histoire), la misère la tenait au corps. La misère horrible et froide, la suivait pas à pas. La misère froissait sa robe fanée, elle déchirait son mouchoir troué, elle remplissait son soulier, de neige. C'était la misère qui faisait son lit avec quatre brins de paille, qui chauffait son poêle avec une once de charbon; la misère dressait sa table sur son pouce rougi par le froid! Elle marchait donc suivie et précédée, enveloppée in extremis par ce triste compagnon, la misère!
Ce n'est pas un camarade comme un autre. Ni cœur, âme et sourire; larmes, pitié, sympathie, espérance, tout lui manque. Un autre compagnon, quel qu'il soit, même au bagne, s'attache à son compagnon, et partage avec ce malheureux, son copin, son eau fétide et son pain noir. La misère inintelligente, avide, hébétée avait pris en amitié cette enfant de seize ans. Elle tenait son âme et son corps. Elle était sa volonté suprême; elle pesait de tout son poids sur cette frêle épaule, et quand la fillette passait dans la rue, elle sentait peser sur ses épaules... la misère! Un jour qu'elles étaient de compagnie, la fillette s'en vint frapper à la porte d'une horrible vieille. La vieille femme, horreur des grandes villes, est la servante des passions humaines. Ces êtres-là ont déshonoré les cheveux blancs; elles ont des rides hideuses, des grandes mains desséchées dont le toucher est une souillure. La vieille avait partagé le sort des jeunes; elle était la veuve du vice, à son tour. Cependant elle avait encore un fauteuil pour s'asseoir, un pot de terre où se chauffer, un gros matou pour aimer quelque chose! Du reste, elle était triste; elle était là, tête basse, et son chat favori se tenait coi.
Mon héroïne, amenée en ce lieu funeste par la misère, attendit que la vieille, accroupie à ce feu de veuve, à la fin l'interrogeât. En grand silence, elle attendit l'oracle de sa destinée, et d'un doigt timide elle lui montrait son compagnon, le dénûment!