Pour peu qu'on ait des yeux, on le voit à droite, à gauche, aigu, fluet, qui circule comme un vent de bise autour du pauvre! Ah! le hideux fantôme! ils se connaissaient de longue main, lui et la vieille, ils avaient fait leurs farces ensemble, et voilà pourquoi la vieille était dure au malheur d'autrui.
C'était une de ces âmes coriaces, qui ont passé à travers toutes les rugosités de la vie. Ame de boue, tannée, raclée, pelée, toute plissée, toute ridée, une fange, un chaos.
La vieille, à l'aspect de cette beauté réduite à l'implorer, resta écrasée un instant dans sa contemplation au fond de sa vilaine âme; elle releva lentement ses yeux inégaux, et voyant ce frais visage amaigri par la faim, voyant ces mains qui pouvaient devenir si blanches, et cet œil bleu aux longs cils, la vieille poussa du fond de son atroce poitrine un horrible soupir. Que ce cher visage aux doux reflets lui rappelait des temps plus heureux! Comme autrefois, elle se serait plu à parer ce beau corps tout courbé sous le haillon, à rehausser par la blanche dentelle cette tête enfantine, à protéger d'un fin tissu ces épaules si fraîches, à couvrir d'un gant glacé ces mains glacées, à renfermer dans le soulier de Cendrillon ce pied d'enfant, brisé par cette épaisse chaussure! O Vénus! quel chef-d'œuvre elle eût fait de cette pauvre fille, l'infâme vieille! Un aussi grand miracle, que le miracle de Pygmalion! Et, quand il eût été fait, ce chef-d'œuvre, et bien posé sur sa base élégante, bien réchauffé par le soleil, éclatant de lumière et de bien-être, alors le Phidias en jupon sale eût appelé autour de sa statue éclatante de tous les feux du jour, les connaisseurs de la ville et de la cour; Pygmalion eût mis à l'encan son chef-d'œuvre, il eût prostitué sa Galathée à quelque fermier général!... C'étaient là les passe-temps de la vieille, en ses beaux jours.
A l'aspect de la jeune fille abandonnée à sa merci, cet affreux visage eut un moment d'intelligence. Elle regarda en connaisseuse le bloc informe et charmant. Elle était comme l'artiste du bon La Fontaine devant le marbre de Carrare: Sera-t-il dieu, table ou cuvette?... Il sera dieu! disait l'artiste, en son premier instant d'enthousiasme... Il sera dieu! Prends garde, ami, ton dieu resterait sans autels! Au sortir de sa muette contemplation, la vieille hocha la tête: elle venait de perdre son dieu!—Ma fille, dit-elle à la pauvre enfant, je ne puis rien pour vous... Tu viens trop tard. Je meurs de faim, moi qui vous parle. Il n'y a plus de chalands dans ma boutique; la nuit on ne frappe plus à ma porte, et le jour c'est en vain que ma porte est entr'ouverte. Elle caressait le gros chat, qui faisait le gros dos.
Alors l'enfant, qui s'était tenue debout et droite, comme une jeune personne qui comprend qu'on la regarde, voyant qu'elle n'avait rien à espérer, s'assit nonchalamment par terre, au foyer de la vieille. Et celle-ci la regardait d'un regard de regret et de pitié, passant ses doigts noueux dans cette belle chevelure blonde! Elle jouait, immonde, avec l'ornement le plus rare! elle tripotait ces cheveux de Bérénice. Ils étaient souples, soyeux, épais, purs de toute essence corruptrice; c'étaient les beaux cheveux d'une fille oisive, qui se pare, orgueilleuse de la seule parure qui lui reste. Les boucles épaisses ruisselaient autour de ce cou frêle et blanc; elles tombaient en flocons sur ce front poli. La vieille agitait de sa main fétide cette masse transparente, et le vent agité par ces beaux cheveux fit jaillir les cendres de la chaufferette sur la longue chevelure cendrée...—Autrefois, disait la vieille, on eût pris aux filets que voici deux princes du sang, trois maréchaux de France, un évêque, un fermier général... Pour une mèche de ces cheveux, M. Dorat eût fait un poëme... Ah! que les temps sont changés!
Une idée alors vint à la vieille:
—Veux-tu vendre ta chevelure? dit-elle à l'enfant.
Accroupie qu'elle était sur le pot de terre, le cerveau fasciné par la faim et par la vapeur du charbon... l'enfant n'entendit rien d'abord: ce mot: vendre ses cheveux, lui parut un rêve; un de ces rêves de la faim et du froid qui font le sommeil du pauvre. Le rêve emplit le cerveau des plus chaudes vapeurs... le matin venu, on le regrette: la faim en rêve, et le froid en rêve: quelle joie! à côté de la réalité!
La vieille, avec le sang-froid d'un commis de boutique, prenant les beaux cheveux à leur racine, se mit à comparer leur longueur à la longueur de son bras. L'épaisse chevelure, accouplée à ces vieilles cordes tendues sous une peau jaunâtre, en prit un reflet plus doux: la vieille elle-même, frappée à son insu par ce contraste, resta le bras tendu, regardant tour à tour ce bras mort, et ces cheveux pleins de vie et de soleil, triple rayon! En même temps une mèche grise et filandreuse sortant du bonnet crasseux de la vieille, on eût dit que cet horrible crin mettait le nez à la fenêtre, et regardait, envieux, la belle chevelure de l'enfant.
—Réponds-moi, vendons tes cheveux? dit la vieille. Ils sont longs d'une bonne aune, et je te rapporterai quinze francs,—que nous mangerons.