La jeune fille, jetant les cheveux de côté et d'autre, et les relevant sur son front avec sa main amaigrie, ouvrit ses yeux humides et se prit à sourire... Oui, dit-elle... et, sur l'autel de la faim, elle faisait le sacrifice de ses cheveux.

La vieille alors se baissa jusqu'au panier où dormait le matou. Elle dérangea le matou doucement, et fourragea dans ce hideux réceptacle de gueuseries, et de guenilles: vieilles écharpes, jadis roses, à présent tachées, dont la vieille se faisait des foulards pour sa tête, collerettes déplissées et trouées dont elle se fabriquait des mouchoirs de poche; vieux bas chinés, le mollet était en soie, et le pied était en laine; vieux bas à jour, le mollet était en laine et le pied était en soie. Elle s'accommodait de ces protervies... tant qu'il y a de la tige, il y a du talon!

D'une main violente, elle jetait ces loques hors de leur capharnaüm. Tout volait dans l'appartement, les vieux nœuds de ruban, le casaquin de basin, les garnitures effeuillées, les taches, les trous, les broderies filandreuses: l'horrible pêle-mêle d'un luxe avachi se trouvait dans cette corbeille; au fond de la corbeille une vieille paire de ciseaux à moucher la chandelle... Or, c'était cette paire de ciseaux que cherchait la vieille.

Quand elle eut retrouvé ses ciseaux, vieil instrument à faire ses vieux ongles, elle reprit dans sa main les cheveux de l'enfant, tout à la racine, à effleurer la peau, elle se mit à couper ou plutôt à scier cette vaste et flottante nappe aux reflets divins qu'une reine eût enviée. O malheur! la vieille sciait, les ciseaux gémissaient, la pauvre enfant accroupie se laissait faire! Pope a fait un long poëme avec la boucle de cheveux enlevés; M. Marmontel a traduit le poëme de M. Pope; qui donc parmi nos poëtes écrira quelque élégie en l'honneur de cette chevelure sous la main de l'infâme vieille! Peuple ignoble que nous sommes!... Après trois quarts d'heure de cet horrible travail, le sacrifice fut consommée.

Quand tout fut fini, la belle dépouille fut enfermée dans un vieux journal de théâtre, autre débris de l'opulence d'autrefois. La pauvre enfant tendit la main; elle reçut quatorze francs au lieu de quinze. Elle partit. Mais le froid était vif; le froid tombait d'aplomb sur ce front dépouillé de sa douce parure. O crime étrange! invention de l'enfer! tout à l'heure un simple bonnet suffisait à défendre, à protéger cette tête charmante... Hélas! plus de couronne et plus d'ornement, plus de boucles flottantes, plus rien. Il fallut que sur les quatorze francs, elle en prit quatre pour s'acheter de quoi couvrir son crâne dépouillé! Jamais froid plus intense et plus pénétrant. Ah! mes cheveux! mes cheveux! ma parure et mon orgueil!

Son argent dura vingt jours, vingt mortels jours. Elle avait perdu sa joie et son orgueil, quand, devant un fragment de glace brisée, elle regardait ses blonds cheveux lui sourire et l'entourer d'une auréole; quand elle se consolait de n'avoir pas de chapeau en songeant à sa chevelure. Eh! chaque soir, elle retrouvait encore un moment de bonheur. Tout cela était perdu!

Puis revint la faim pressante. Revint, plus rapide et silencieuse, la misère! Il fallut retourner chez la vieille en tenant son front dans ses deux mains, son pauvre front si nu et si dépouillé!

La vieille était assise, elle ravaudait; en ravaudant, elle murmurait une chanson bachique; elle avait soif; ce fut à peine si elle regarda l'enfant quand elle entra.

La vieille lui dit brusquement:—Tout ce que je puis faire, aujourd'hui, c'est de t'acheter cette dent qui est là, et qui ne te sert à rien pour ce que tu manges. En même temps, elle appuya son doigt funeste sur une dent blanche et perlée qui valait un royaume, à la place où elle était.

La dent qu'elle touchait, la vieille, c'est la première dent qui se montre au sourire, la première dent qui brille à travers la lèvre éclatante, la dent qui s'appuie au front de l'amant, la dent qui donne un accent à ce grand mot: Je t'aime! Elle est l'ornement, elle est la grâce, elle est la jeunesse, elle est le sourire, elle est la santé!