La vieille en revendant les cheveux de la pauvre fille avait trouvé le placement de ce trésor.

—Oui dà, ma fille! Et vous me remercierez de la préférence! Une dent de plus ou de moins, la belle affaire!

Il y en avait tant à vendre, et de plus belles! n'avait-elle pas déjà payé ses cheveux bien cher? L'enfant trop pauvre pour songer à être belle, hélas! l'enfant dit oui. Du même pas, la vieille la mena chez un dentiste.

Dans la chaîne des êtres médicaux, le dentiste est comme le peintre et le sculpteur, un artiste de luxe. Il faut qu'on soit heureux et riche pour acheter un tableau, ou pour payer le dentiste. Depuis la révolution de juillet, le dentiste et le marchand de couleurs ont éprouvé bien des désastres. Aussi le dentiste de la vieille, en voyant une pratique, se mit tout bas à remercier le ciel: il prépare à la hâte ses instruments il étale hardiment sa trousse. Il visita la bouche de la jeune fille, mais, la trouvant si saine et si fraîche (toutes ses dents étaient alignées comme des perles, elles étaient de ce ton chaud et mat qui annonce la durée)! il devint pâle; assurément la jeune fille s'était trompée: il ne voyait aucun prétexte à instrumenter dans cette bouche incomparable... C'était encore une journée perdue pour lui!

—Je ne vois pas une seule dent à déranger, dit-il à la vieille en remettant son instrument dans son étui.

—Il faut, dit la vieille, arracher cette dent-là, j'en ai besoin.

—Je n'oserai jamais, dit le dentiste.

—Nous irons chez un autre, dit la vieille.

Il réfléchit qu'il était pauvre, et que les temps étaient bien durs!

—Si j'arrachais une des dents de la mâchoire inférieure, dit-il tout bas à la vieille, cela reviendrait au même, et cela ne se verrait pas.