Alors il procéda à l'opération.
Ce fut long. La dent tenait dans ses plus profondes racines. Le dentiste était peu sûr de sa main qu'arrêtait le remords. L'enfant souffrit une horrible torture, enfin la dent céda, elle vint au bout de l'instrument avec un très-petit morceau de la gencive (c'était un habile dentiste). L'enfant se trouva mal. On lui fit boire un peu d'eau, on lui fit rincer sa bouche. La vieille lui donna dix-huit francs; puis à ces dix-huit francs, elle en ajouta deux autres. Elle venait de réfléchir que les dents ne repoussent pas comme les cheveux. La vieille était juste à sa manière. Où se niche la conscience?
La pauvre enfant rentra dans son grenier, avec vingt francs de plus et sa dent de moins.
Quand elle se revit dans la glace, et qu'elle vit sa bouche ainsi agrandie, un gouffre ouvert entre ses deux lèvres, quand elle entendit l'air de ses poumons siffler, quand elle vit la grimace hideuse remplacer le sourire, quand elle comprit que son hôtelier qu'elle payait, lui parlait avec moins de compassion, quand elle entendit dans son âme retentir ce mot funeste:—Ah! laide! tu es laide! elle se sentit plus pauvre et plus nue que jamais; elle sanglotait, ses yeux n'avaient pas de larmes. Dans l'excès de sa douleur, elle portait ses mains à sa tête; ô douleur! trouvant son crâne dépouillé, ses deux mains reculaient épouvantées comme si elles eussent touché un fer chaud.
Elle vécut encore vingt jours de cet argent impie, ah! vingt jours bien tristes et bien sombres, vingt jours sans que personne lui accordât un regard, une bonne parole. Elle avait perdu les seuls protecteurs que lui eût donnés la nature, son sourire et ses beaux cheveux; elle avait vendu les deux amis de sa jeunesse, ornements peu coûteux et charmants, que rien ne pouvait remplacer; elle avait porté ses mains sur elle-même, ah! plus à plaindre et plus malheureuse mille fois, par ce suicide en détail, que toutes les jeunes filles qui meurent en bloc et tout entières victimes d'un amour malheureux.
Et puis la fatale camarade qui ne s'était éloignée que de l'épaisseur d'un cheveu et de la largeur d'une dent, la misère revenait sur ses pas; et revenue elle déployait ses grandes ailes de chauve-souris autour de la malheureuse; allons! maintenant, comment vivre? Et de quoi? La misère en riait dans sa barbe, elle était curieuse de savoir ce que cette fillette allait devenir?
A la fin, chassée de son grenier, et n'emportant que le fragment de son miroir, comme on emporte un remords, la pauvre fille allait dans la rue, elle revint chez la vieille, qui mangeait sa soupe dans une porcelaine ébréchée, un potage odorant, tout garni de légumes et de morceaux de viande égarés dans la marmite. La pauvre enfant, voyant la vieille manger, se souvint qu'elle avait faim; mais la vieille n'y songeait pas, elle jetait la viande et le pain dans sa gueule horrible! Ah! que c'est bon! disait-elle au chat; elle laissa le fond de l'écuelle, et le chat se fit prier longtemps pour toucher au potage, la pauvre fille ne se serait pas tant fait prier.
Quand elle eut essuyé son menton avec son bras, son bras avec sa main, sa main à la poche de son jupon, la vieille dit à l'enfant:
—Je t'ai trouvé encore quelque chose, mon enfant: puisque tu as du courage, viens avec moi; je vais te mener chez un jeune homme qui te payera bien, viens! et surtout ne tremble pas.
—Ma mère, dit la jeune fille, je veux bien vous suivre, mais j'ai faim; donnez-moi un morceau du pain que je vois là, et je le mangerai en chemin. Disant cela, elle se jetait avidement sur le pain, mais la vieille arrêta sa main.—Cela te ferait mal, mon enfant, il est très-heureux, pour ce que nous allons faire, que tu sois encore à jeun.