»Aristophane fut, de son temps, le roi de l'opinion; le premier il commença cette grande croisade contre les religions nouvelles qui ont passé de Socrate à Jésus-Christ, de Jésus-Christ à Luther, de Luther à Saint-Simon, et qui finissent chez nous par des procès en police correctionnelle et vingt francs d'amende, parce que tout se termine chez nous d'une façon ridicule. Cherche dans l'histoire! tu verras toujours le grand poëte à côté du grand homme d'État, comme son corollaire inévitable. Corneille est près de Richelieu, Milton près de Cromwell, Racine se place entre Louis XIV et ses amours, Bossuet domine le XVIIe siècle, Mirabeau le XVIIIe; et Voltaire, entre ces deux siècles, placé là comme un lien nécessaire, est à la fois le maître absolu de ceci et de cela. Et tu me demandes pourquoi un poëte n'oserait pas être poëte aujourd'hui...? Le moyen d'oser, quand personne autour de nous n'ose être un grand homme? Pour chanter à l'air libre et pur, il faut se savoir soutenu par les regards de la foule attentive: elle a trop vu de choses pour en entendre; elle a composé de trop merveilleux poëmes pour être attentive à d'autres poëmes que les siens. C'est la foule aujourd'hui qui dit à la Muse: chantons!

Roland me dit d'un air piqué:

—Tu es diablement éloquent aujourd'hui, ne pourrais-tu pas me parler avec moins d'emphase? A vrai dire, je te comprendrais beaucoup mieux si tu étais un moins grand orateur.

—Roland, lui dis-je, il faut me pardonner ma grande éloquence, au moins tant qu'il s'agira de la grande poésie; en effet toutes les espèces d'emphases se tiennent par la main, ce sont des sœurs de la même taille, et qui vont au même pas, en prose, en vers.

—En ce cas, dit Roland, revenons à notre point de départ, au petit pas: dis-moi très-simplement, puisque tu es si convaincu qu'on ne fera plus drame, ode, poëme, idylle, aucune espèce de grande poésie, à quoi serviront les poëtes de l'avenir, et ce qu'il nous est permis encore d'en espérer?

—Je te dirai très-simplement, mon ami Roland, que les poëtes s'étant réfugiés des grandes passions dans les petites, mettront leur art au niveau de leur vocation nouvelle, et feront de très-petites choses, comme autrefois ils faisaient, en se jouant, de très-grands poëmes; en un mot, et c'est là où j'en voulais venir, (c'est là où j'en suis venu par le plus long chemin), nous sommes tombés du poëme au conte et du conte au réalisme, à savoir le conte sans poésie, et voilà que nous nous élevons jusqu'au fantastique, id est, au conte avec poésie. En vain tu nieras ces différences, tu ne te démontrerais jamais à toi-même, qu'un conte graveleux de Boccace ou des Cent Nouvelles nouvelles soit de la même famille qu'un conte d'Hoffmann. Non, certes. Ces récits de maris dupés et ridicules, de femmes adultères et rapaces, de servantes déshonnêtes, de valets imbéciles et de grands séducteurs; non, tout ce vice à l'usage de Maître Gonin et de madame Pampinée, auquel s'est ajouté le génie enchanteur de La Fontaine, n'est pas de la même famille que le conte d'Hoffmann. Le conte d'Hoffmann ne s'accommode ni des amours frivoles et indécentes, ni des séductions poussées à bout, ni de la moquerie galante de ces héros de ruelle endimanchés de coquelicots. Il est trop sage et trop sensé, le conte d'Hoffmann! il rougirait des détails orduriers. Il consent bien (c'est même une de ses joies) à étudier, reproduire en ses naïfs récits les détails les plus vulgaires... il s'arrête à l'alcôve: il n'ira pas plus loin. C'est une chose étrange; elle est vraie: nos contes de boudoir et de palais florentins feraient rougir la muse d'Hoffmann, une muse de cabaret! C'est une chose étrange à voir autour d'Hoffmann le buveur, ces idéales figures, ces idéales passions, ce frais paysage, et ce beau monde en déshabillé galant du clair de lune et du matin:

Lorsque n'étant plus nuit, il n'est pas encor jour!

»Oh! le sublime ivrogne! Il n'est jamais assez ivre pour porter un regard indiscret sur les fantômes de sa création: en plein cabaret, quand les jolies filles, enfant de son cerveau, viennent s'asseoir à sa table, et qu'il les voit les bras nus, les cheveux flottants, dans la joie et le sourire de leurs seize ans, il respecte ces printanières, comme tu respecterais les deux sœurs. Pourvu qu'elles lui permettent de boire encore et de fumer toujours, il va leur parler si respectueux et si tendre! Il leur dira les amours des cieux et des histoires du troisième ciel, où fut saint Paul; il sera charmant avec elles, simple et rustique Hoffmann! Restez donc près de lui, chastes pensées de son âme, adorables filles de son imagination toujours jeune! restez près de lui, c'est un poëte qui ne pense guère au monde extérieur; il rêve; il se rend compte à lui tout seul de ses ravissantes histoires de terreur, de pitié, d'infortune et d'amour!

—Je commence à comprendre, reprit Roland... le poëte fantastique est un égoïste..., il se plonge à plaisir dans les plus beaux rêves, il méprise également le blâme et les louanges du monde. En ce cas, Dieu me préserve de ces hommes sans cœur, qui ne pensent qu'à leur propre ennui, sans songer à soulager l'ennui des peuples qui ont tout vu, tout épuisé!

—Le poëte fantastique, Roland, est un sage; il parle à voix basse, et ne veut déranger personne! «Et qui m'aime, me suive.»