—Ajoute à ta définition, dit Roland: Le poëte fantastique est nécessairement un ivrogne.
—Et moi je dis: Le poëte fantastique est un grand artiste; et voilà sa force et voilà son inspiration! Il est le mage, il est la fée; il n'a pas besoin d'endormir le sultan tous les soirs, pour que Chérésade se réveille et lui dise: Encore une histoire, ma sœur! Il est naïf, il est croyant, il est chaste. Autrefois la reine de Navarre exposait son imagination toute nue aux regards des passants... Hoffmann habille et drape son récit avec cette innocence d'un père de famille qui veut bien marier son enfant, mais non le prostituer. L'art a fait ce grand changement dans le conte, il a opéré cette importante révolution, mettant le conte aux mains de la mère de famille, aux mains de ses enfants, sans que les enfants ou la mère aient à rougir. Ce sont là des bienfaits positifs, une supériorité incontestable. Écoutez Hoffmann: au milieu de son récit il s'arrête, il prélude, il chante, il agit comme Kreyssler, s'abandonnant à toute harmonie. Il va d'un fantôme à l'autre, croyant celui-ci, adorant celui-là. Pourtant voilà l'homme auquel tu reprocherais quelques instants de repos dans une amicale hôtellerie? Et tu soutiendrais que ce soit à l'aide d'un vice innocent qu'Hoffmann est devenu un si grand conteur? Aurais-tu plus de confiance dans un pot à bière, que dans l'archet d'Hoffmann?
—Ouf! réveille les grands mots, dit Roland. Accuser un homme d'ivrognerie et l'affubler d'un si petit vice, au milieu de tant de vices purement humains, est-ce donc le maltraiter si fort? En reconnaissant les faiblesses de ton joyeux conteur, j'ai reconnu une des causes de sa puissance, le hasard, qui est le fond de ses contes. Artiste! est un bien gros mot, pour l'explication d'un conte futile, et comment nous persuader que cet homme est devenu un grand musicien, un grand dessinateur, pour se raconter quelques vieux contes ou de vieilles histoires sans façon, sans apprêts, sans étude et sans art même? As-tu jamais entendu raconter l'amour d'un jeune Italien pour la naïade du château de Versailles? Oui dà! l'histoire est belle! et je te la raconterai à la première occasion... Bonjour!
—Roland, lui dis-je, il y a longtemps que tu ne m'as rien raconté; Roland, raconte-moi l'histoire de la naïade de Versailles, le veux-tu?
—Je le veux bien, dit Roland, mais à une condition... je te la dirai quand j'aurai fini mon conte; cependant, jure-moi que tu exécuteras fidèlement notre traité.
—Quelle que soit ta condition, Roland, je l'accepte, et dis-moi ton histoire.
Alors Roland commença:
—Il y avait à Versailles, l'ancien palais de Versailles, dans la rotonde, sous l'un de ces mille jets d'eau, amusement d'un jour pour le grand roi, une belle et élégante statue de naïade, aux formes si délicates, avec tant d'innocence au sourire, à la lèvre, que le satrape appelé Louis XV la voulait chasser de ses jardins. Cette statue, entourée de blocs informes, lions aux gueules béantes, syrènes à la queue de poisson, amours aux ailes étendues, Vénus de toutes dimensions, était seule et triste au milieu de ses compagnes. La Vallière s'y était assise un jour sans la voir; Montespan l'avait heurtée en passant; madame de Maintenon et madame Du Barry ne l'avaient pas même touchée. O marbre! ô mystère! ouvrage excellent de quelque artiste de vingt ans, à son premier chagrin d'amour.
»Dans les jardins du roi Louis XVI, car la date de mon histoire est récente (il n'y a guère entre nous qu'une douzaine de révolutions), un jeune peintre, enfant des chefs-d'œuvre, allait et venait, regardant ces lourdes façades, ces arbres taillés en pyramides, ces eaux verdâtres, ce luxe épuisé d'une monarchie en ruine. Il triomphait de se sentir si supérieur à tout le goût du XVIIe siècle, à toute la barbarie du XVIIIe. Il était dans un de ces admirables instants d'ironie, où l'ironie arrive à la hauteur de la passion. Il foulait d'un pied dédaigneux ces guirlandes, ces colifichets d'un jour; il était fier d'être Italien, malgré la liberté qui commençait à rugir en France, et de toutes ses forces et de toute sa voix. Tout à coup, par hasard (ce hasard qui vous montre, éblouissante, la femme que vous devez aimer le reste de vos jours), tout à coup le jeune homme découvre en ce chœur de femmes grotesques, l'admirable naïade, création toute italienne! pauvre femme tremblante et triste au bord de ces eaux lassées et silencieuses. Elle avait froid dans ce limon. Elle était belle, hélas! son regard était humide; elle pressait ses beaux pieds l'un contre l'autre; ses cheveux pendaient sur ses épaules; elle avait froid; elle était là si mal à son aise, l'innocente enfant! Sans doute elle avait été oubliée sur le chemin, orpheline de père et de mère en ces jardins désolés, et là, sans appui, sans soutien, sans voiles, elle s'humiliait sous les froides mains du sort. Notre artiste la vit donc ainsi faite; alors il se baissa vers elle, à genoux, courbant la tête sous son regard: il anima tout ce marbre, il réchauffa ce marbre ingénu sous son haleine brûlante; il fit battre ce cœur sous ses mains, il enveloppa toute cette femme de tant de respect et d'amour, qu'elle semblait lui dire: à demain! Le lendemain, il lui parla de son amour, il lui dit qu'il l'aimait, parce qu'elle était plus belle que tout ce qu'il avait vu ou rêvé; il lui fit ses confidences avec toute sorte de mystères; il lui raconta toute sa vie, tout ce qu'il avait souffert, tout ce qu'il avait aimé. Elle l'écoutait avec un doux sourire; elle le regardait avec cette tendre compassion qui précède l'amour! Elle était toute à ces histoires d'une jeunesse orageuse et bonne; elle aimait ce jeune homme; elle cachait sa passion, comme on cache une passion qui commence; elle s'y livrait sans s'y abandonner, son amour était chaste autant que son âme. Et lui, la voyant si réservée et si modeste, se perdait dans les ravissements du troisième ciel. Il passait sa vie à la voir, à l'aimer, à lui parler, à l'entendre... il croyait l'entendre, et voilà ce qu'elle lui disait:
«Toi qui m'as devinée au milieu de ces nymphes obscènes, ami, toi qui es venu me chercher dans ces jardins déshonorés par tant de vice royal et d'amours vulgaires, comment se fait-il que l'air corrompu de ces lieux ne se soit pas fait sentir à ton âme?» A cette question plaintive de la jeune fille, il répondait par ce regard qui dit tant de choses. Elle reprit en ces mots: «Toi qui es jeune et d'un cœur honnête, pendant que tous les jeunes et les forts s'agitent au dehors pour réformer le monde et relever l'humanité du joug écrasant qui l'opprime, comment se fait-il que toi seul tu sois insensible à l'ambition de régénérer la France? Alors, enfant, je t'aime; ainsi tu es heureux. Allons, aime-moi comme je t'aime! Il faut nous hâter, les nuages s'amoncèlent, la tempête arrive, la foudre gronde, ces minces filets d'eau tarissent dans leurs filets de plomb. Regarde là-bas le palais de Louis XIV, comme il tournoie, il a le vertige: on dirait la feuille jaunie de l'automne. Aimons-nous! aimons-nous!» Et lui..., éperdu, la tenait embrassée à l'étouffer!... Non, non, ce n'était pas un marbre qu'il embrassait.