«Ainsi les deux amants passèrent leurs belles heures, leur frais matin d'amour, leur nuit d'été: ils s'aimèrent en silence, avec des regards, avec des soupirs, avec des extases sans fin, comme on s'aime. Cela dura longtemps; mais les choses que la naïade avait prédites arrivèrent: le nuage amoncelé devint orage et tempête, le tonnerre gronda, ce fut un bruit à épouvanter les plus braves. La grande voix de la populace, un tonnerre à l'usage des révolutions, se fit entendre et tout s'en alla de France, les vieilles lois, les vieux dieux, le vieil amour, et la vieille poésie, et le vieil esclavage, tout s'en fut! Autel et trône, jeunesse et beauté, aristocratie de tant de siècles, morte en un quart d'heure! Le passé expia les folies et les prodigalités de son orgueil, tout cela en un jour! Ce fut un chaos plus affreux que le chaos primitif, le chaos de choses créées, le chaos des lois toutes faites et des pouvoirs tout construits. Enfin, les passions humaines aboutirent à une seule, à cette passion qui renferme toutes les autres, une révolution! Certes, si la foule hurlante du 10 août avait eu le temps, elle aurait montré au doigt le jeune homme pressé d'un chagrin d'amour. Mon jeune artiste, uniquement occupé de sa passion, vit d'un œil serein tous ces désastres. Que lui importait l'émeute populaire, à lui, qui rencontrait tous les jours un si doux sourire! Que lui faisaient ces cris de l'émeute, à lui qui se livrait à un éloquent silence! Il appartenait à la reine de ses rêves. Elle était sa maîtresse et sa souveraine, sa gloire et sa joie; elle était tout pour lui, que lui importait le reste? Aussi bien tant que le chemin de Versailles à Paris fut libre, et tant qu'il put se rendre à ses chères amours, il n'en demanda pas davantage. Mais un jour le peuple qui avait, lui aussi, ses passions à satisfaire à Versailles; le peuple, assis sur les canons et criant: meurtre et rapine, encombra le chemin de Paris à Versailles. Alors songez à la douleur du jeune homme; c'était le jour où il allait voir sa bien-aimée: elle lui avait donné rendez-vous, la veille, et plus tôt qu'à l'ordinaire. Sans doute elle était parée, elle était prête, elle l'attendait... O surprise! ô douleur! un mur vivant s'est élevé entre lui et sa fiancée; c'est un monceau d'hommes et de femmes hurlant, et c'est une mer de têtes échevelées, une armée en désordre que le boulet ne saurait percer! Le voilà forcé d'aller pas à pas avec le peuple, impatient, haletant, désespéré! Le peuple allait à la reine, plein de rage; lui allait à sa maîtresse, rempli d'amour. C'était à voir, cette haine et cette colère forcées d'aller au même pas. C'était à voir, la passion innocente de ce jeune homme et l'atroce passion de la foule accouplées l'une à l'autre, se donnant le bras dans les rues, marchant dans la boue ensemble, toutes deux corps à corps, bras à bras, le chemin si long pour toutes deux! Enfin le jeune homme arrive avec la foule. La foule s'arrêta sous les fenêtres du château en criant: la reine! la reine! la reine!... Lui il laissa la foule à sa rage, et, prenant le détour d'une allée obscure, il arrive à sa maîtresse de marbre et la rassura sur son absence; il lui raconta les cris, les fureurs, les démences de ces compagnons du Coupe-Tête. Elle l'écoutait en tremblant, sans rien comprendre à ce récit funeste. Et les cris de redoubler: la reine! la reine! et le peuple abominable se répandait dans les jardins. Enfin... une troupe armée, horrible à voir, arriva jusqu'au jeune homme tremblant pour sa fiancée. «Que fais-tu là?» lui dirent-ils. Lui, éperdu, se jette au-devant de sa bien-aimée; il la protégea de son corps, il couvrit sa chaste nudité de son manteau, et il s'apprêta à mourir avec elle et pour elle... Ah! misère! l'asile de sa fiancée était profané à jamais, les grilles de fer étaient brisées, les gardes égorgés, toute cette pompe royale était évanouie. Elle restait sans asile, sans serviteurs, sans gardes, sans amis, sans protection, comme une simple reine! Elle restait exposée aux regards des hommes, aux insultes des femmes, aux injures de tous, comme une simple reine! Elle jetait sur lui un mélancolique regard qui lui disait: «Ami, ne m'abandonne pas à ces furieux; prend pitié de ta sœur, mon frère!» Il comprit ses paroles, il comprit son regard, il entendit sa prière, il résolut de faire du jour de ses noces le jour de mort de sa fiancée. Comme il était jeune, beau et superbe! la foule attendit ses ordres en silence, tant la passion lui donnait de majesté et de grandeur!

—Qui de vous me prête un sabre? s'écria-t-il. On lui tendit un sabre, la même lame qui avait déjà coupé bien des têtes: il prit le sabre, et, se tournant vers le beau marbre:

—Adieu, dit-il, pardonne-moi, retourne au ciel d'où tu es sortie; adieu, mon ange, tu ne seras pas livrée à ces insensés, à ces barbares, à ces aveugles, adieu! adieu! adieu!

Il brisa la tête de cette femme qu'il avait tant aimée et qui l'aimait tant: ce cou si frêle se détacha de ses blanches épaules...; sur ce corps inanimé il s'agenouilla et se prit à pleurer.

Alors la foule le prit pour un fou et lui porta respect; elle reprit son chemin à travers le jardin en criant: la reine! la reine! la reine! et tout fut dit pour ce soir-là.

Et le lendemain la foule et l'amant se mirent en route; ils avaient l'un et l'autre ce qu'ils étaient venus chercher, elle, la reine, et lui, sa maîtresse; la reine, il est vrai, vivait encore; il emportait la tête de sa maîtresse, arrachée aux profanateurs.»

Ici, Roland termina son histoire en pleurant.

—Ton histoire m'a fait bien du mal, Roland! dis-moi cependant par quel fil elle tient à notre dissertation littéraire?

A cette question, Roland se leva brusquement:

—Comment cette histoire m'est venue et comment elle tient à notre dissertation? Ne voyez-vous pas, monsieur, que cette histoire est la plus cruelle satire qui se puisse faire de votre définition du fantastique? Un artiste amoureux d'un marbre aurait honte de profiter de sa passion pour faire une statue? Il adore un marbre, il le brise, et tout est dit. L'homme est content, le marbre est brisé! Quand j'ai commencé mon histoire, c'est à une condition, que je ne t'ai pas dite, cette condition, la voici:—Tu me laisseras sortir sur-le-champ, sans plus me fatiguer de tes disputes littéraires, et bonsoir!