Henri, tout joyeux de sa première saignée, congédia les deux femmes, laissant précieusement le sang sur la lancette, afin de dire à ses sœurs:—Voyez comme je saigne... Ah! fi des feuilles de choux.

La vieille mena la jeune au cabaret; elle lui disait en chemin:—Tu vois bien à présent, ma fille, que j'ai eu raison de t'empêcher de manger, rien ne fait mal comme une saignée pendant la digestion; mais à présent, viens boire avec moi. Elles allèrent boire, et si l'on eût dit à la vieille:—C'est du sang que tu bois, elle eût répondu:—Non, c'est du vin.

J'avais dessein, en commençant cette histoire, de vous raconter longuement les ventes partielles de cette pauvre fille, mais j'ai perdu tout courage, et d'ailleurs j'aurais honte pour nous tous. Sachez seulement cela, vous autres, elle a tout vendu de son corps, tout, excepté ce que les femmes vendaient autrefois, sa vertu... Il ne s'était trouvé personne pour l'acheter. L'innocence aujourd'hui n'est plus bonne à rien, le vice n'en veut plus. Notre pauvre fille, après avoir vendu sa veine à un étudiant, a vendu sa tête à un peintre; elle a posé dans une scène de pestiférés tant elle était pâle; puis on lui a mis du rouge, elle est devenue une camargo.

Et que n'a-t-elle pas vendu au plus bas prix possible? Elle a vendu sa gorge au mouleur, le plâtre appliqué a enlevé à jamais le duvet de la pêche. Elle a vendu son épaule et son pied à un statuaire, et les bosses de son crâne à un crânologue, et les heures de son sommeil à un faiseur de somnambulisme; elle a vendu ses rêves à une cuisinière qui jouait à la loterie.

Un jour que l'on cherchait pour une féerie une fée (il s'agissait d'enrichir un théâtre du boulevard), la malheureuse accepta l'emploi d'une sylphide. Elle passait tour à tour du ciel à l'enfer, elle traversait l'espace et la flamme. Hélas! elle se brûla dans l'Enfer, elle tomba toute en flammes des hauteurs du Paradis. On la traîna mourante à l'hôpital. Elle mourut dans une horrible agonie... elle mourut pure et chaste, comme un enfant, laissant pour rien, aux rapins de l'amphithéâtre, les restes malheureux de ce beau corps de seize ans qu'elle avait vendu en détail!

ROSETTE

J'aime assez les romans, ils allégent la vie heureuse! Ils sont le rêve éveillé;—mais parlez-moi des petites histoires d'autrefois, des romans de quelques pages, et non pas de ces inventions sans paix ni trêve, qui exigent un mois de lecture. Il n'y a rien de plus triste; on s'y perd, on s'y vieillit. Que si, pour rajeunir son sujet, l'auteur se fraie un chemin sanglant à travers des meurtres impossibles, ou bien si, pour animer ses héros, il les conduit en mauvaise compagnie, à l'avant-dernière bouteille, au dernier couplet, voilà nos héros sous la table avec nos héroïnes. Quel dommage que nous ayons perdu le secret des petites histoires amusantes et joviales d'autrefois!

Autrefois c'était le bon temps pour les petites histoires; le roman en vingt volumes sales et mal imprimés, délassement des cuisinières, des crocheteurs et des marquises, eut fait reculer d'horreur les laquais et les femmes de nos duchesses. Un auteur qui se respectait faisait paraître son histoire à distance, en plusieurs parties séparées, quand l'histoire était trop longue. Il fallut dix ans pour la suite de Gil Blas.

Candide était la mesure excellente de ces petits contes. Madame de Pompadour, qui s'y connaissait, aimait les petits livres qu'on lit tout bas, dans le creux de la main, d'un coup d'œil, et qui se cachent sous le pli d'une dentelle quand arrive en bâillant quelque roi importun. Littérairement parlant, je pleure encore madame la marquise de Pompadour; elle a emporté dans sa tombe le secret du joli.