Le joli! Etait-elle assez jolie... Je ne sais quoi sans définition. Echos, parfums, rayons! un faux brillant et un feu follet... il arrive, il entre, il se pose, il rit dans la glace, il s'assied à table avec vous, il chante, il minaude, il écrit de petits billets, il aime à la rage les opéras et les belles danseuses, il s'occupe en minaudant de petite musique et de petits vers, de petites intrigues, de tout ce qui est mignon, vif, léger, frivole! Ah! vive le joli! C'est le joli qui a taillé les verres à facettes, inventé la poudre à poudrer, les mouches et les ballets; il a fixé les amours aux plafonds, il a jeté son fard à la joue; il enrubanait Voltaire à la marquise du Châtelet, le roi Stanislas à madame de Boufflers, Dorat à mademoiselle Fannier, Louis XV à la comtesse Du Barry. Pauvre petit monstre! il est parti avec M. Voisenon et M. Crébillon fils. Il est parti; on croyait que le beau allait venir à sa place, il n'est pas venu, et nous autres, nous sommes restés par terre, entre le beau et le joli, à peu près comme l'art dramatique entre les deux théâtres français.

Mais en attendant le beau par excellence, qui nous rendra le joli que nous avons perdu? La littérature de l'Empire en vivait avec l'art de M. Demoustiers, de Luce de Lancival, de M. Andrieux, de M. Jouy, de M. Bouilly, et tant d'autres, messieurs, et tous les autres! Mais, que dit Montaigne? «L'archer qui outrepasse le but, faute comme celui qui ne l'atteint pas.» Ces illustres archers, partisans du joli, ont manqué le but, en l'outrepassant. A force de courir après le joli, ils sont tombés dans le trop joli: abîme immense dont la littérature de l'Empire ne se relèvera jamais.

Quoi qu'il en soit, je regrette le joli, comme les amateurs de boston ou de reversi regrettent le reversi et le boston. Des jeux plus modernes ont remplacé les jeux de leur enfance, et les jeux qu'on leur fait jouer, ils les jouent mal, ils les jouent en se rebiffant. Pauvres bonnes gens! leur histoire est l'histoire de nos faiseurs du moyen âge, ou de nos fabricants de terreurs révolutionnaires. Ils font du moyen âge ou de la terreur avec tant de peine et de périls! Le joli, c'était si tôt fait.

Je lisais, naguères, un joli conte intitulé Rosette. Il est gai, vif, amoureux, charmant, ce petit conte! on le dirait écrit avec la plume d'Angola ou des Bijoux indiscrets. Laissez-moi vous le redire, et, s'il vous plaît, nous laisserons parler notre heureux marquis (c'est un marquis!) toutes les fois qu'il voudra parler.

Bien entendu que c'est le héros de mon histoire qui parlera souvent en son propre et privé nom. Il n'y a pas de meilleure entrée en matière que celle de Gil Blas: Je suis né de parents, etc.

Vous voilà donc face à face avec ce joli petit maître écrivant à l'un des amis le talon rouge; et de tout ce qui doit s'ensuivre, joli ou beau, je me lave parfaitement les mains avec de la pâte d'amandes, de l'eau rose, dans une porcelaine de vieux Sèvres, une dentelle de Malines, pour essuie-main.

«Enfin, marquis, j'ai possédé la belle Rosette.» Je vous fais remarquer ce commencement classique en ce temps-là, et ce ton leste, et cette expression qui va droit au fait: j'ai possédé! Notre marquis commence positivement comme Desgrieux, comme Saint-Preux et tant d'autres ont commencé. Mais revenons à cette narration, qui déjà doit vous intéresser.

«Voici son portrait, marquis (le portrait de Rosette): Elle a de l'esprit, du jugement, de l'imagination, des talents; extérieur éveillé, démarche légère, bouche petite, grands yeux, belles dents; grâces sur tout le visage. Rosette entend au premier coup d'œil, elle part à votre appel, et vous rend aussitôt votre déclaration. Voilà celle qui a fait mon bonheur.»

Ainsi était faite Rosette au siècle passé. Aujourd'hui Rosette est pâle, mélancolique et sur elle-même affaissée... un vrai saule pleureur! Rosette une précieuse, un saule pleureur. Elle n'entend pas le coup d'œil, et ce n'est qu'au bout de trois cents pages qu'elle vous rend votre déclaration, si encore elle n'est pas noyée ou pendue dans l'intervalle. Vive la Rosette d'autrefois!

«Voilà comme ce bonheur me vint, cher marquis. Il y a huit jours, en allant au Palais-Royal, je vis arriver le président de Mondonville: il était pimpant à son ordinaire, la tête haute et l'air content; il s'applaudissait par distraction, et se trouvait charmant par habitude. Il badinait avec une boîte d'un nouveau goût; dans cette boîte, empruntée à son petit Dunkerque, il prenait quelques légères prises de tabac, dont, avec certaines minauderies, il se barbouillait le visage.—Je suis à vous, me dit-il. Ainsi disant, il court au méridien.» Ce dernier trait du président Mondonville est le seul qui puisse s'appliquer aux présidents de cette époque: régler sa montre au méridien ou au canon du Palais-Royal est une occupation convenable à un magistrat; mais l'air pimpant, où est-il? Les minauderies, que sont-elles devenues? c'est à peine si nos magistrats de trente ans osent sourire. Oyons cependant le président de Mondonville, et son ami le marquis.