«Mon cher marquis, dit le conseiller, voulez-vous une prise d'Espagne? c'est un marchand arménien, là-bas, sous les arbres, qui me l'a vendu. Mais! vous voilà beau comme l'amour! on vous prendrait pour lui, si vous étiez aussi volage. Votre père est à la campagne, eh bien, divertissons-nous à la ville. Quel désert ce Paris! Il n'y a pas dix femmes! Aussi bien celles qui veulent se faire examiner ont des yeux à choisir.» Ainsi parle le grave conseiller à notre marquis.
«Touchez-là, ajoute le conseiller, je vous fais dîner avec trois jolies filles; nous serons cinq, le plaisir sera le sixième; il sera de la partie puisque vous en êtes. J'ai renvoyé mon équipage, et Laverdure doit me ramener un carrosse de louage... en polisson.»
Ainsi dit le président. Il est, comme vous voyez, un bon vivant, et prêt à tout; improvisant le plaisir comme Antony improvise un meurtre, et puis, comme on disait dans ce temps-là: Il a du génie et de l'honneur, mais il tient furieusement au plaisir. Il mène une belle vie! Au bal toute la nuit, à sept heures du matin au Palais; il n'est ni pédant en parties fines, ni dissipé à la chambre; charmant à une toilette, intègre sur les fleurs de lis; sa main joue avec les roses de Vénus, et tient toujours en équilibre la balance de Thémis. (Je crois, sans vanité, que j'attrape assez bien le style précieux.)
A la proposition du président: «Amusons-nous! à demain les affaires sérieuses!» le marquis dit oui! tout aussitôt, et voilà les deux amis qui sortent gravement du Palais-Royal. Ils traversent la place, entre Charybde et Scylla, garnies de vestales parées comme des mystères; ils passent devant le café de la Régence, veuf de la dame, ornement du comptoir, dont la fuite a tant excité la verve des chansonniers. Au coin de la rue, ils trouvent Laverdure sans livrée, et son carrosse sans armoiries.—Tout est prêt, dit Laverdure; mademoiselle Laurette et mademoiselle Argentine vous attendent; mademoiselle Rosette est indisposée, et vous fait ses excuses.» Quel malheur! Rosette indisposée! et voilà notre marquis tout pensif.
Cependant ils montent en carrosse; le marquis est muet, le président ne déparle pas!
«Voyez, dit-il, ce grand Flamand qui passe; il est au-dessus et au-dessous de nous, de toute la tête! Voyez marcher, à pas comptés, le sage Damis; à le voir, on le dirait ingénieux et spirituel; sa physionomie est menteuse, oui dà! cet homme est bon, tout au plus, à être son propre portrait.» En passant dans la rue Saint-Honoré, devant la boutique du bijoutier: «Je n'ose, dit-il, regarder la porte d'Hébert, il me vend toujours mille bagatelles malgré moi; combien de colifichets avons-nous échangé pour des lingots d'or?» Ainsi, médisant, et se vantant..., de leur ruine, ils arrivent à la porte de Laurette et d'Argentine.
Bien que ces dames ne ressemblent guères à nos héroïnes de romans, dont chaque mouvement est une mélodie, elles sont cependant dignes d'intérêt et d'attention. Argentine et Laurette montent en carrosse, on lève les stores, et puis fouette cocher! jusqu'à la Glacière.
A la Glacière est située la petite maison du président; l'extérieur annonce une cabane... entrez! l'intérieur vous dédommage; au dehors c'est la forge de Vulcain, au dedans c'est le palais de Vénus.
Ces petites maisons-là sont d'invention diabolique... à la porte est assis le mystère, le goût les construit, l'élégance en meuble les cabinets. On ne rencontre en ces taudis charmants que le simple nécessaire, un nécessaire plus délicieux que tous les superflus. Fi de la sagesse et du sens commun, «la Glacière» est une fournaise, et le secret, qui fait sentinelle, ne laisse entrer que le plaisir...
Alors on dîne. Il n'est rien qui se compare au menu de ce dîner, fait par un cuisinier qui vient de Versailles. Imaginez toutes les recherches succulentes. Bon repas, aimable causerie et gaieté! Dans l'intervalle qui sépare la bisque du relevé de potage, on parle en riant de Dardanus. En ce temps-là, parmi les sujets sérieux de conversation, l'Opéra tenait la première place, et la cour n'avait que le second rang. Au beau milieu de la causerie, on présente aux convives deux entrées. La dispute est calmée, tout le monde est remis dans son assiette et sur son assiette.