En notre sotte année de 1832, les romanciers sont prodigues de portraits, surtout de portraits de femmes. Ils vont vous faire, et très-facilement, vingt-cinq pages sur une brune, et quarante sur une blonde. Autrefois, ces belles images se faisaient en deux traits, d'un crayon net et vif! Déjà vous avez eu celui de Rosette, en trois mots; écoutez ceux de Laurette et d'Argentine. Ah! les belles figures qui vous suivent et vous provoquent! les doux rires! les lèvres vermeilles! Dites-moi, ami, si M. Henri Delatouche lui-même, a fait quelque chose de mieux?

Laurette est jeune encore, un peu moins qu'elle ne le pense; admirez cette grande fille, à l'œil noir, à la jambe grêle, une danseuse, et qui pourrait se faire un voile de ses épais cheveux noirs.

Argentine est une maman, la main blanche et potelée; un sourire excitant, l'œil fermé à demi, grand pied bien fait et nez retroussé; toutes deux belles personnes, et chantant le couplet à ravir!... On chantait beaucoup en ce temps-là.

Quant à l'ajustement de ces dames, le voici tel que je le sais: Argentine était en robe détroussée de moire citron; Laurette était parée; elle avait du rouge. Toutes les deux étaient ajustées par la Duchapt.

Tout à coup, à la fin du repas, le vin de Champagne éclatant de sa riante écume au bruit des bouchons, légère et riante, entre en riant la belle et vive Rosette, ô bonheur! la voilà! c'est elle! Après un salut de joie, elle fait le tour de la table et tend aux convives son front charmant. Est-elle assez jolie! assez piquante, et provocante avec un petit bruit des lèvres, un appel irrésistible? Ah! Rosette.

Rosette est sans paniers, avec le plus beau linge du monde, une chaussure fine et le plus petit pied qui se puisse voir. Le dessert arrive; on boit, on casse les bouteilles, et les verres, les assiettes, on jette un peu les meubles par les fenêtres; ces dames s'amusent comme des marquises. C'était la mode au départ des officiers pour l'armée, on cassait les porcelaines, on ébréchait les miroirs; on brisait le dernier verre où pétillait la santé de ces folles amours. Cela s'appelait: faire carillon.

Quand tout est bu, et tout brisé, on se promène à travers le jardin; après la promenade, on fait un médiateur. Le président joue avec un bonheur sans égal; Rosette est outrée, et répète à qui veut l'entendre, qu'elle est en péché mortel, parce qu'elle ne voit pas un as noir. Ces dames trichent tant qu'elles peuvent; puis, la nuit venue, on monte en carrosse, et chacune et chacun rentre ou chez elle ou chez soi. Voilà, je l'espère, un petit roman bien préparé.

Moi, j'aime assez ce joli roman, et je continue; il ne va pas plus loin que le comme il faut le plus strict, et qui que vous soyez, voire M. Paul de Kock, je vous mets au défi de me citer un conte humoristique, fantastique ou romantique, plus décent que celui-là.

Le lendemain de cette fête carillonnée, le marquis n'a rien de plus pressé que d'envoyer savoir des nouvelles de Rosette. A midi, étalé dans son carrosse, il se fait conduire au Luxembourg. Au sortir du jardin, il monte en grand mystère dans une chaise à porteurs, il arrive ainsi chez Rosette. Elle est à sa fenêtre, qui le regarde en souriant d'en haut. Il entre, ô dieux et déesses! Rosette est coiffée en négligé; elle est vêtue d'un désespoir couleur de feu, elle porte un corset de satin blanc, une robe brodée des Indes. Le second mot de Rosette est celui-ci:—«Dînez-vous avec moi, marquis?»

Le marquis (le matin il a fait des armes chez Dumouchelle) accepte hardiment le dîner de Rosette! Ah! ce vieux siècle avait sur le nôtre un grand avantage, il était grand mangeur et grand buveur, et le reste!