Après le dîner, il faut bien que Rosette fasse un bout de toilette, et le marquis se souvient qu'il n'a pas encore salué son père; c'est un devoir auquel même en l'honneur de Rosette, il ne voudrait pas manquer; et le voilà qui se rend à son devoir.
Ici (c'est une moralité de cette histoire) on vous fait remarquer la toute-puissance paternelle très à propos à cette époque. Les héros des livres et des histoires de ces temps ont toujours leurs parents, présents à leur pensée. Ils s'inclinent donc tremblants et respectueux, devant l'autorité paternelle. Héloïse est renversée à terre, par un coup de poing de son père. Desgrieux est à genoux devant son père, implorant vainement sa pitié; Faublas est emprisonné par son père; et que dites-vous du comte de Mirabeau expiant ses amours dans le donjon de Vincennes? L'autorité paternelle est partout dans ces livres;—vous ne me citerez pas un roman moderne, à trois ans de date, où le héros parle de son père ou de sa mère; le seul Antony, par la très-bonne raison qu'Antony est un bâtard. Ne soyez donc pas si fiers, romans modernes, de votre moralité. Je reviens à mon marquis.
Le marquis va chez son père. Il fait sa cour. Il lui raconte une foule d'anecdotes, il l'amuse. A peine s'il se donne le temps d'envoyer à Rosette une navette d'or, et de lui demander à souper pour le soir.
Rosette, qui aime à faire des nœuds, accepte la navette d'or en échange du souper. Neuf heures sonnées le marquis donne le bonsoir à son père en lui baisant la main, puis il se fait conduire en voiture, derrière l'hôtel de Soubise; derrière l'hôtel, il prend un fiacre qui fait quelques difficultés pour marcher. Ce fiacre est marqué au no 71 et à la lettre X.
Il y avait alors en France une espèce de jeu fort répandu, qui rendait souvent un fiacre assez dangereux pour celui qui avait besoin de l'incognito. Des oisifs, arrêtés à la porte des cafés, jouaient à pair ou non? sur le chiffre des premiers fiacres qui passaient. Cet accident, si commun, arriva justement au fiacre du marquis.
Le marquis arrive, entre chez Rosette, où il a fait porter sa robe de chambre de taffetas. La robe de Rosette de taffetas bleu, flottait au souffle des zéphirs.
Pendant que Rosette en mille grâces se montre, joue avec son chat, boit des liqueurs à petites gorgées, et se livre à toutes les folâtreries de sa jeunesse, hélas! un grand danger la menace! Il y va de sa liberté, de sa vie! Le bruit était, au Marais, d'une méchante affaire arrivée à un jeune homme de famille, dans une maison de jeu, et, ce même jour, le père du marquis apprenant que son fils, qui s'est retiré de si bonne heure, a pris, comme on dit, la clef des champs, s'inquiète et s'alarme. Où donc est mon fils, le marquis? Un ami de la maison, nouvelliste de profession, lui apprend qu'on a vu passer, devant tel café, un fiacre au no 71—X, dans lequel était le marquis. Sur-le-champ le père appelle un commissaire de police. Le commissaire qui sait son monde et qu'il a affaire à un homme de la cour, arrive sur-le-champ. On cherche le fiacre 71; on le trouve, on le saisit, on l'interroge et le pauvre diable se croit perdu. Après bien des questions, le cocher sait enfin ce qu'on lui demande. Il monte sur son siége et il conduit, droit chez Rosette, le commissaire et le père irrité.
Alors Rosette, à ce bruit du guet entrant chez elle, envahissant ses chambres dorées, la pauvre enfant, sans défense et sans appui, tremble et demande à ces tristes envahisseurs ce qu'on veut d'elle? Le père du marquis lui répond que sa destination est marquée sur un ordre qu'on lui fait voir. La douleur accable Rosette; elle se roule aux pieds de son bourreau, à demi nue... elle attendrirait des rochers, mais le vieux duc est inflexible. Rosette, au désespoir, demande, hélas! mais en vain, du secours à son ami le marquis; le marquis n'obéit qu'à son père. Ils se soumettent tous les deux aux plus grands pouvoirs de cette époque: l'amoureux à son père, l'infortunée Rosette à la lettre de cachet.
Je vous prie, une fois pour toutes, vous qui faites des romans, de regretter ce moyen terrible, expéditif, la lettre du petit cachet du Roi, comme on disait alors; la perte des lettres de cachet nous a ruinés, nous autres romanciers. Le peuple, entrant à la Bastille, a chassé la folle du logis, de son logis le plus commode. Savez-vous, je vous prie, dans les tragédies grecques, un dieu, quel qu'il soit, qui intervienne, et plus à propos, que le lieutenant criminel dans les romans du dix-huitième siècle? Manon Lescaut, ce grand chef-d'œuvre où commence (il en faut bien convenir) la Virginie de Bernardin de Saint-Pierre et l'Atala de M. de Châteaubriand, Manon Lescaut, protégée et défendue par la liberté des lois modernes, Manon Lescaut avec un avocat dévoué qui l'arrache à ces violences de la force, y perdrait ce qui la rend si touchante, à savoir le martyre! Eh! le bon La Fontaine, à cette suppression de l'absolu, perdrait ses plus beaux vers:
Elle s'en va peupler l'Amérique d'amour.