Bon! ce pastiche enfin me lasse; plus de copie et de plagiat (c'est le mot), s'il vous plaît, je vous raconterai tout simplement la fin de l'histoire de Rosette. Rosette a fini par être une honnête femme et c'était, j'imagine, une bonne fin dont Rosette était digne. Elle était intelligente autant que jolie. Après avoir suivi la loi commune et permis au marquis de se ruiner avec elle et pour elle, elle l'avait aimé toute une heure. Alliance heureuse entre les belles et les seigneurs; les fils des dieux et les filles de la pauvreté!... deux mondes bien différents, et qui pourtant se reconnaissaient et se comprenaient d'un coup d'œil.
Ils faisaient ensemble une alliance de quelques années... elle durait, tant qu'il y avait richesse d'une part, et de l'autre jeunesse et beauté; après quoi, si la dernière bougie était éteinte, et la dernière bouteille de Champagne était vidée: adieu Glycère, adieu Rosette! Ce pacte de plaisir et d'amour se rompait à l'amiable, et chacun des deux mondes rentrait dans ses limites naturelles: le jeune seigneur redorait son écusson et prenait en justice, à la cour, la place de son père; la jolie fille dépouillait ses habits de princesse et, laissant sous le seuil de son hôtel d'emprunt, les grâces folâtres de sa jeunesse, elle redevenait une simple bourgeoise, se mariait à quelque honnête commis aux gabelles, à quelque honnête procureur au Châtelet; puis tout rentrait dans l'ordre accoutumé; si bien que deux ans plus tard, à voir le grand seigneur à la cour, ou le magistrat sur son siége, on n'eût pas dit que c'était le beau Clitandre; et, dix ans après, à voir la femme de l'officier aux gabelles, réservée et sage, économe et janséniste effrénée, élevant sa fille dans la plus austère vertu, vous n'auriez jamais dit que c'était la Cidalise, aux yeux charmants que vous aviez connue en falbalas et sans mouchoir, l'âme, l'esprit, le cœur, la tête et la gorge au vent.
Donc Rosette, après bien des larmes et bien des intrigues, et des transports de haine et d'amour, quittait la fatale prison; elle est rendue enfin, grâce à l'abbé, à ses fêtes, à son luxe, à tout ce qui faisait sa vie... à Paris (L'ai-je assez dit?) La voilà qui se marie! elle trouve un mari fidèle, honnête et bon, travailleur, un héros, qui est entré un des cent mille premiers à la Bastille. Notre marquis, de son côté, pour obéir à son père, s'est marié, après avoir doté Rosette; il a épousé une jeune et belle fille, une Normande, une blonde presque anglaise, mademoiselle de Lurzai, qui lui apportait vingt bonnes mille livres de rente, en fonds de terre! Le père du marquis, heureux de voir son fils devenu plus grave, l'a grondé beaucoup moins depuis le jour de son mariage; cependant, il le grondait encore la veille de sa mort.
Voilà toute ma jolie histoire! Hélas! qui nous rendra ces temps heureux des belles histoires! ces petits boudoirs pleins de lumière et d'ombre, ces vastes salons tout dorés, ces soupers de la nuit, ces conversations du matin, ces abbesses coquettes, ces abbés charmants, ces conseillers petits-maîtres, ces jolies femmes abandonnées, rieuses, si patientes dans le chagrin? Qui nous rendra la Bastille, Saint-Lazare et M. le lieutenant criminel? Qui nous rendra les contes de Voisenon!
D'ailleurs, si vous êtes d'une morale austère à ce point que vous ne puissiez pardonner à la folle jeunesse ses heures d'emportement et de plaisir, j'ai un second dénouement à mon histoire, et vous pardonnerez à Rosette sa légèreté, au marquis son amour. Cette société corrompue a payé, vous le savez, la part de sa corruption; ces jolis petits romans ont été suivis d'une terrible histoire; c'était un singulier successeur à Voisenon, M. de Robespierre!
Un matin notre marquis, au plus fort de sa sagesse, honoré pour son courage et pour sa bonté, fut amené devant le tribunal révolutionnaire! innocent... il fut condamné... il fut exécuté le même jour.
Le même jour, Rosette, estimable bourgeoise de la ville de Paris, excellente mère, estimée de ses voisins, l'honneur de son mari, comme elle avait sauvé son curé proscrit, fut amenée devant le tribunal révolutionnaire, et condamnée à mort.
Ils moururent tous les deux, le même jour; et, traînés sur la même charrette, dans un dernier sourire. Il y avait dans ce sourire, une estime, une pitié, un tendre et doux souvenir.—Expiation! expiation de leur bonheur, de leurs amours!
Pauvre Rosette et pauvre marquis! Je ne suis pas sanguinaire, et pourtant, si vous me dites, ils sont morts innocents, je vous dirai: ils ne sont morts innocents ni l'un ni l'autre. Ce supplice injuste expiait les scandales de leur jeunesse; ils avaient abusé, lui de sa fortune et de sa noblesse, elle de sa jeunesse et de sa beauté; ils ont poussé de toutes leurs forces à la décomposition de cette société dont la chute les a entraînés; ils sont coupables, les ruines amoncelées par eux, retombent sur leur tête, et voilà tout.
Ainsi, jeunes gens de notre époque, je me rétracte; faites vos romans comme vous l'entendrez. Vos romans sont insipides, c'est bon signe pour la société dont vous êtes les historiens; vos héros sont plats et fades, tant mieux pour eux, tant mieux pour vous, c'est que nous sommes moins pervertis; vos femmes sont sans intérêt, c'est leur gloire! Elles sont sans intérêt, donc elles sont sans vices et sans passions. Vous-mêmes vous écrivez mal, au fait vous n'avez rien à dire: ah! tant mieux encore, nous serons plus vite délivrés de vous!