J'ai acheté sur les quais poudreux, à travers les vieux meubles et les vieux livres, le portrait de Rosette, au pastel, par un élève de Latour. Elle est armée à la légère, un teint de brune, éclairé d'un rayon d'avril; deux beaux yeux, pleins de langueurs; le plus joli nez du monde, indiquant cent mille choses, et tourné du côté de la friandise; une grâce, un enjouement, une jeunesse élégante et badine, la rose au corset, la perle aux dents, la neige au sein.

IPHIGÉNIE

La présente histoire me fut racontée... il y a six mois par l'ami posthume d'Hoffmann, celui-là même qui le premier est allé chercher Hoffmann dans son cabaret, qui lui a donné un habit à la française, et, le prenant par la main, chancelant encore qu'il était, l'aimable ivrogne! hardiment l'a conduit au milieu de nous, avec ces admirables histoires d'artiste et de buveur. Il en est résulté pour Adolphe une ironie agréable et féconde en drames, en causeries, en chansons de toute espèce. C'est là un des grands fruits de sa longue société avec Hoffmann: il n'est pas moins Allemand que Français, il est amoureux passionné et conteur dans les deux langues. Il est jeune; il rit toujours, même quand il est en colère; il n'est sérieux que par boutade.

Il m'a donc raconté cette histoire, l'autre jour à l'Opéra sous le regard de mademoiselle Taglioni, la sylphide; une histoire assez simple en apparence, mais dont les détails pourraient être charmants si j'avais vécu avec Hoffmann. Il me l'a donnée, vous dis-je, comme on donne cinq centimes à un pauvre, et sans attendre qu'il vous réponde: Merci!

Le héros de notre histoire s'en allait par une belle et calme journée d'automne, à travers les forêts toutes parisiennes qui entourent la grande cité; élégantes forêts habillées, parées, fêtées, les cheveux élégamment noués au sommet de la tête, le pied posé sur des tapis de mousse, le sourire à la bouche et l'éventail à la main. Une forêt parisienne, est un véritable salon de dandies et de bas-bleus; c'est un salon constitutionnel, pêle-mêle, où tous les rangs sont confondus; tous les âges s'y heurtent, toutes les générations s'y poussent. Le chêne à tête blanche et chauve, un Montmorency de la forêt, est dépassé par le fastueux peuplier, parvenu de la veille, le Rotschild du carrefour. Le vieux hêtre, incorrigible et goguenard, voit pousser dans un frisson, le bouleau, le tremble, pendant que l'élégante charmille appuie en frissonnant sa frêle épaule au sapin raboteux. La forêt, c'est le monde en grand: le buisson stérile étouffe le chèvrefeuille odorant; le buis, taillé en pyramide, est semblable au jeune homme échappé de son collége. Le saule pleureur représente, à s'y méprendre, un poëte élégiaque. Ah! dans le monde et dans la forêt tant de palpitations, de gaieté, d'horreurs, de menaces, de prières, de voix confuses, tant de mystères... il ne s'agit que de savoir s'y connaître un peu.

Mais Adolphe parcourait ces blondes allées sans songer à regarder ce monde fantastique, déjà échevelé sous les mains de l'automne. Le matin même, il avait été surpris par un de ces tendres souvenirs que donne assez souvent le jeune homme à ses amours d'autrefois. Il s'était levé content et fier de se trouver encore au fond de l'âme une lueur de passion: il s'était mis en route avec sa passion, au galop, tantôt lui donnant de l'éperon dans le flanc, tantôt la laissant marcher à son aise, jouant avec elle à la façon d'un habile écuyer.

Mais aussi, le moyen, mon cher Adolphe, et chevauchant comme tu faisais à travers les domaines de ton imagination, de s'arrêter à regarder les arbres, les buissons, les charmilles, les saules, pleureurs ou non pleureurs, du grand chemin?

Il allait donc, tantôt haut, tantôt bas, au pas, à la course, et trouvant que rien n'est beau comme ce second printemps de l'amour, que rien n'est doux et plaisant comme d'aller dire à une femme une seconde fois: Je t'aime! Alors, on est délivré des chances formidables d'un premier aveu. On a toute la nouveauté de la passion, sans avoir aucun de ses dangers. On est comme Christophe Colomb à son second voyage au monde qu'il a découvert: à présent il sait ce qui convient à ce nouveau monde, il sait comment les rendre heureux, ces hommes qu'il a trouvés sous le ciel et sous la voûte nue. O bonheur! notre amoureux la reverra toute nouvelle, son amoureuse! Il sait comment il prendra cette main délicate et blanche, à peine autrefois il osait la toucher. Il sait comment parler à cette femme dont le premier regard le rendit confus et muet; il sait comment on l'apaise sans l'irriter, comment on la fait pleurer, sans lui causer de grandes peines, comment on l'épouvante d'un seul mot; sous quel jour elle est belle, et quelle fleur elle préfère; quel accent de voix et quel silence lui vont au cœur? Il sait tout cela, il confond le passé, le présent, l'avenir; ses amours d'autrefois tendent la main à ses amours présentes, et se plaçant au milieu d'elles, comme un frère au milieu de ses deux sœurs, elles l'entraînent çà et là, pleurantes, échevelées, rieuses: il n'a plus qu'à se laisser conduire. Elle commande, obéissons.

Vraiment, les amours qu'on se fait, à soi tout seul, sont les vrais amours: les femmes que l'on voit dans son cœur, sont les femmes véritables. L'histoire du sculpteur antique n'est pas une fable; chacun de nous a dans son âme le bloc de marbre d'où Galatée peut sortir. Il s'agit de trouver Galatée et quand elle est trouvée enfin, avec quelle joie on s'en empare! avec quels transports on la fait sienne! Comme on se plaît à la parer, à l'animer, à la voir, à l'entourer de parfums, de silence et d'amour! Il arrive aussi que lorsqu'elle est parfaite, la Galatée, alors des ailes lui poussent, elle s'en va du côté de l'idéal! Adieu donc, ô ma Galatée! adieu mon cygne aux ailes d'argent, qui chantais, chaque matin, pour la dernière fois.