Hélas! c'était là un signe de malheur qui manquait aux races abolies! Bajazet, dans sa cage, servant de marche-pied à son vainqueur, n'aurait pas compris le degré d'humiliation attaché à la vente de ces dépouilles d'un intérieur de femme et de princesse, exposées soudain au grand jour.

Par exemple, avez-vous jamais réfléchi, en passant devant la boutique d'une revendeuse, à tout ce qu'il y avait de hideux en cet amas de guenilles étalées au hasard? Arrêtez-vous, par pitié, devant cette horrible porte et regardez! Quel immonde entassement! Des nippes de femmes, des habits d'hommes, de vieilles chaussures, de vieux chapeaux! Les meubles les plus sales de la vie matérielle se touchent, se heurtent, se confondent horriblement. Une boutique de fripier est un chaos dans lequel tous les rangs sont confondus, comme les cadavres humains au cimetière. L'habit du marquis est étalé avec sa livrée; la robe de gaze de la duchesse au bal des Tuileries se balance avec la bure de la grisette: tous ces haillons entassés vous ont ce lamentable aspect de loques réunies par la misère, par la mort, par la honte, par le jeu, par tous les vices et tous les maux des grandes villes. Il est impossible de ne pas frémir quand on songe que, dans cet antre de la misère, la prostitution et le jeu viendront racheter leurs habits, au premier changement de fortune. Dans ce capharnaüm de la fange et du trou, un homme est heureux de se sentir un habit, fait pour lui, fût-ce le plus pauvre habit de manœuvre! Qu'il méprise, en même temps, ces dorures flétries, ces soieries fanées, ces livrées huileuses, et tous ceux qui viennent se dépouiller là, et tous ceux qui viennent s'habiller là! Ajoutez qu'au milieu de ces lambeaux impurs, et si vous regardez tout au fond de la boutique, vous découvrez d'ordinaire une vieille femme, hideuse comme sa marchandise, accroupie sur son pot de terre plein de cendres, qui attend dans la plus parfaite immobilité une victime ou une dupe, horrible commerçante sur le front de laquelle on lit en caractères de fer, ce mot funeste: usure!

Eh bien, la maison du roi Charles X a passé par cette épreuve; elle a traité d'égale à égale avec la revendeuse, elle est revenue, en souliers éculés, de la frontière, pour traverser la boutique du fripier. Le Roi parti (c'était là une suite de cette fatalité qui fait un malheur de tout, pour les rois qu'elle veut perdre), on a trouvé chez lui... un roi de France! non pas des armures de fer, non pas des casques ou des épées de chevalier, non pas des chevaux de guerre ou autres meubles royaux qui font reconnaître un roi, même dans l'exil; mais des fusils pour la chasse aux perdreaux, des chiens courants, des chevaux pour le sanglier, des œufs de perdrix, des faisans, de jeunes chevreuils, des lapins à foison, et, dans l'intérieur du palais... seize cents pots de confitures, et des pralines par boisseaux!

Quel qu'il soit, riche ou pauvre, entouré de chefs-d'œuvre... ou de haillons, Ulysse ou le pauvre Irus, ne me parlez pas, pour l'absent, des ventes faites hors de son domicile; ce sont des ventes mensongères, sans aucun sens; elles dénaturent l'exil ou le malheur dont les dépouilles sont tristement dispersées. Chaque meuble, pris à sa place, a sa grâce et sa valeur, son charme. Mais si vous déplacez les meubles de ma chambre à coucher, si vous brisez l'aimable ensemble qui les parait, si vous les montrez sur une scène inaccoutumée, alors, adieu la bonne opinion que mes voisins avaient de mon bien-être, adieu la valeur du pauvre rien, qui faisait tout le bien de Codrus! Princes et bourgeois, nous sommes soumis les uns et les autres à cette loi de la symétrie qui fait le respect de notre intérieur; nous l'avons bien vu dans la vaste salle de la rue de Cléry.

On exposait le mobilier d'une princesse, ornement d'un trône à peine écroulé, et pourtant, qui n'eût pas été prévenu que cette princesse exécutée... par le commissaire-priseur, était encore, dieu merci! du monde des vivants, eût juré que cette vente était une vente après décès et que la morte avait été, de son vivant, une comédienne! Voilà ce que j'appelle presser à fond le décès d'une monarchie; ceci n'est pas une fiction, allez rue de Cléry, je vous le répète, vous verrez la vente.

En entrant dans la salle obscure, où suinte une odeur de moisi, les regards sont d'abord frappés d'un grand nombre de vieux manteaux attachés contre la muraille. Manteaux fanés, perdus, décousus; à celui-ci manque une partie de broderie; à celui-là le galon d'or a été enlevé; à d'autres, la broderie regarde la queue traînante, et, la voyant couverte de boue: Ah! (se dit-on) cette femme allait donc à pied dans la boue?

Voici des manteaux de cour! Voici de belles robes d'or et de brocard; les unes en velours à fleurs, les autres en dentelles; mais dans quel état! une comédienne en aurait honte! quel effort il a fallu pour se décider à cet étalage! Malheureuse princesse! élégante autrefois, entourée, au degré suprême, de grâce et de fraîcheur! Avancez! et choisissez parmi les costumes de divers pays, un persan, par exemple, robe à fleurs de satin blanc, caleçon brodé, tunique de velours nacarat, turban, ceinture et voile d'or... c'est un triste habit, dont la dernière femme du dey détrôné, ne voudrait pas. A côté de la sultane, arrive, en boitant, Marie-Stuart, Marie-Stuart en velours, en coiffe tombante, toute noire, comme une reine qui marche à la mort; bientôt, par un caprice de femme et de princesse, la robe de la reine a fait place au costume de la Cauchoise; id est: la robe courte, la boucle d'argent au soulier... tout à coup, voilà une Cauchoise qui s'enfuit à l'aspect de la vive Italienne, au costume brodé de soie. O changement! déguisements! masque infini de la fin d'une monarchie!

Holà! Je me fatigue à tout dire: à côté de ces manteaux, ces robes, ces chaussures de la vie réelle, vous trouverez un vrai carnaval de Venise: un jupon d'Auvergnate qui sent son patois et la porteuse d'eau, deux costumes bretons, l'un bleu, l'autre rouge et complets tous les deux, la coiffe de drap en écarlate, le manteau en bure noire, doublé en rouge, jusqu'à ce que tous ces costumes divers fassent place au costume national. Alors la Française, l'Auvergnate, l'Écossaise, la Cauchoise, s'évanouissent devant la fille de Naples; ceinture, rubans, tablier, voile...

Au large! Zulietta! Parcours le golfe au bruit des mélodies nationales, monte en gondole, et que l'onde amoureuse te balance au chant des gondoliers, qui répètent en chœur les stances de la Jérusalem.

Ajoutez à ces toilettes bizarres, faites pour des jours de folie, de fausses parures, des bijoux en cuivre doré, des pierres factices, des diamants faux, tout le luxe honteux qu'une grande comédienne ne se permet pas de porter sur son théâtre, et vous comprendrez quelle est cette élégie, à rencontrer ce faux luxe, ces parures viles, ces déguisements déformés; toutes choses auxquelles l'aimable princesse, absente à jamais, donnait tant de prix, bonnes désormais, à parer les dames de la halle au prochain mardi gras.