Pourtant, tout ceci fut parures de princesse, tout ceci fut enchantement de cour. Il n'y a pas un an que tout Paris célébrait ces merveilles, ces bals héroïques. On voyait la vieille France se trémousser à ces bals! Rappelez-vous ces quadrilles du temps de François II, dans lesquels le jeune duc de Chartres portait l'habit d'un roi, et le duc de Bordeaux la livrée d'un page (le présage s'est accompli; hélas! vous savez avec quelle rapidité!), et de tout cela restent des masques, des mensonges, lambeaux de toutes couleurs, robes fanées; ruines, débris, néant, poussière, vanités des vanités!

On voit aussi dans cette ruine une suite de tableaux, la plupart fort médiocres. A coup sûr la propriétaire de ces toiles protégeait, aimait les beaux-arts; on comprend quelle noble pitié elle portait à cette misère de l'artiste, et que les beaux-arts en abusaient cruellement, comme ils font d'ordinaire, avec leurs protecteurs.

Ceci est une manière de comprendre et d'expliquer une révolution. La révolution, c'est aussi bien le trône renversé que les hardes royales vendues à l'encan; la révolution a porté rue de Cléry ces cachemires numérotés, étendus sur des planches. La foule arrive: elle les touche, elle les flaire, elle en considère le tissu, elle dit: «Celui-ci est beau! celui-là est médiocre!» Elle les achète en marchandant, une fois payés, elle porte ces tissus précieux qui couvraient les épaules d'une princesse dans ses jardins royaux, au Louvre, aux Tuileries, au théâtre de Madame. Autrefois c'eût été un insigne honneur de toucher seulement ces manteaux en dentelle, ces taies d'oreiller si artistement brodées, ces barbes dentelées, ces petites dentelles aux bonnets du soir. Aujourd'hui, pour fort peu d'argent, la dernière bourgeoise est appelée à passer ses gros bras rouges dans ce manchon de zibeline; sa fille aînée peut mettre sous son épais menton ce point d'Alençon, le lendemain de ses couches... son mari va dormir ce soir, en bonnet de coton, sur cet oreiller d'Angleterre. Avez-vous jamais vu une révolution plus complète, une profanation moins équivoque?

Ainsi, dans ce malheureux étalage de madame la duchesse de Berry, on retrouve, comme en tous les étalages de ce genre, un peu de la femme, un peu de la comédienne, un peu de la princesse. En cette vente, il y a luxe, indigence, éclat, misère; comme dans toutes les ventes, il y a le spéculateur avide, le marchand par métier, la femme pauvre et coquette à bon marché; il y a aussi l'homme oisif qui court après une émotion comme on court après la fortune; le vindicatif qui se venge des grandeurs de la terre en contemplant toutes ces misères. Arrive enfin, grâce au ciel! l'homme sentimental, tourné du beau côté des choses humaines, qui respecte le malheur, chose sacrée, aimant mieux s'attrister que se mettre en colère!—Surtout, il a pitié des femmes que les révolutions renversent, comme il a pitié des fleurs que l'ouragan détruit.

Un pareil homme, inspiré d'en haut, cherchera de préférence les spectacles tristes mais corrects; il a horreur de toutes les profanations de la rue de Cléry. Par exemple, il ne comprendra pas que l'on ait exposé aux injures d'un encan, la garde-robe de l'exilée; il maudira l'avarice des femmes de chambre qui ont exhumé ces tristes dépouilles; il voudrait couvrir de son manteau ces voiles troués, ces robes tachées, ces souliers déformés, ces bijoux faux, ces travestissements de folie et tous ces mystères d'intérieur; il a horreur de ces pauvres restes. Cet homme intelligent ne comprendrait même pas la vente des riches habits du dernier roi d'Angleterre! A plus forte raison s'il s'indigne que l'on ait mis à l'encan les pauvres guenilles de madame la duchesse de Berry!

Mon homme, à moi, est fait de telle sorte que, dans cet amas, digne au plus d'un garde-meuble, il se livre à mille recherches pour découvrir un honnête souvenir... Le voilà donc en quête au milieu de ces meubles épars; voici de vieilles chaises, de vieux fauteuils, un tabouret; voici je ne sais combien de meubles divers, mais aucun de ces meubles n'est assorti avec son voisin, tout se confond dans cet abîme: un chevalet d'artiste est à côté d'un instrument de cuisine; un flacon de toilette sous un soufflet en bois d'acajou; un jeu d'échecs est placé sur la jardinière; il y a des bibliothèques dont les vitres sont cassées; un métier à broder au pied d'un secrétaire. Désordre et confusion! Tous ces meubles sont mal faits et endommagés! Que de petits riens inutiles! Que de luxe sans goût et sans grâces! Non! non! ce ne sont point là les meubles d'une jeune femme et d'une princesse!

Pour l'honnête homme, il est triste de ne pas rattacher une honnête idée, à un honnête achat. Quand il achète un meuble, ce n'est pas une valeur qu'il achète, c'est une idée triste ou gaie: il est mieux qu'un antiquaire; l'antiquaire n'a foi que dans le temps; le sentimental a foi au malheur: de grâce, ne l'abusez pas!

Ces meubles sont trop vieux, trop mal faits, trop grands, trop gros, trop lourds, trop mesquins, pour que j'y retrouve une infortune royale. Jusqu'à présent, il n'y a d'affaires en cette salle, que pour la marchande de chiffons, les marchands de galons et les revendeuses à la toilette. Passez votre chemin, digne Yorick, allez lire une oraison funèbre... et pleurez tout bas.

A moins, toutefois, que notre homme ne s'arrête, une larme à l'œil, devant un piano d'enfant, devant une petite selle avec sa housse d'argent, bonne tout au plus à être placée sur le dos d'un gros dogue; devant une harpe de petite fille; la harpe est de Nadermann; les cordes en sont détendues et brisées, comme celles des harpes suspendues aux saules de l'Euphrate: Illic flevimus....

Voilà tout ce qui frappe Yorick; peut-être il serait content des deux porte-lampes et d'un écran que madame la duchesse a brodés de sa main, nous dit le catalogue. Otez cette annonce... il n'y a plus rien qui te convienne, bon Yorick, plus rien qui te donne à penser!