Le lendemain de cette heureuse journée, le roi Lysis, la reine Lysida, le jeune homme et le caniche se promenaient sur le rivage où murmuraient doucement ces flots d'azur. La vieille en ce moment vint à passer tenant par la main sa petite fille à demi rougissante; elles firent de leur mieux, l'une et l'autre, un salut à Leurs Majestés; puis, la vieille ayant complimenté la reine et le roi de leur enfant: «Ce n'est pas tout à fait notre enfant, dit la reine.—Et c'est bien dommage, reprit la vieille.—Il sera roi quelque jour par notre adoption, répliqua Lysis, mais que de choses il faut qu'il sache avant ce temps-là!—Majesté, reprit la vieille, il sait les arts de la guerre et de la paix; il sait mieux encore, il sait respecter la vieillesse et secourir le malheur; il est sage avec les vieillards, il est gai avec les enfants, n'est-ce pas, mignonne?» Et la fillette, interdite, répondit en flattant le superbe Azor de sa belle main de princesse et d'enfant.

[Illustration: Le fagot d'épines.]

Quelques années plus tard Noémi, devenu un grand et beau jeune homme, épousa la belle jeune fille. Et après d'autres années, le roi Lysis, la reine Lysida s'étant endormis dans la paix dernière, Noémi devint roi de leur royaume. Et les jours de son long règne furent pour tous des jours de bonheur…

MADEMOISELLE LAURETTE DE MALBOISSIÈRE

Il y avait, au siècle passé, en l'an de grâce 1762, une jeune fille de bonne mine, de belle et bonne maison, Mlle Laurette de Malboissière. Encore enfant, son esprit brillait d'une grâce ingénue et déjà savante. Elle apprit de bonne heure le grec et le latin; à quinze ans, l'espagnol et l'italien n'avaient plus de secrets pour elle; elle lisait Shakspeare en anglais et Klopstock en allemand. Trois fois par semaine arrivait le maître de mathématiques et le maître à danser, le menuet et les équations allant de compagnie. Elle écrivait en vers, elle écrivait en prose. Au Tasse elle empruntait son Armide; à l'Arioste son Angélique et son Roland. L'une des premières, elle eut l'honneur d'étudier les premiers tomes de l'Histoire naturelle de M. de Buffon, génie égal à la nature, disait la statue élevée au jardin du Roi, par l'ordre de Louis XVI. Ainsi se passait la journée, et, le soir venu, la jeune demoiselle allait tour à tour, à la Comédie italienne, au Théâtre-Français; et le lendemain des grandes soirées, c'était merveille d'entendre ce jeune esprit raconter à sa jeune cousine la comédie ou la tragédie nouvelle: «J'étais hier, dit Laurette, à la Comédie italienne, où j'ai vu la petite Camille jouer le rôle de mère dans Arlequin perdu et retrouvé

Encore aujourd'hui, dans le vieux château, non loin de Mantes la Jolie, vous retrouveriez la trace et le souvenir de Laurette: «Il pleut, tout notre monde est à la maison; les hommes jouent au billard, les dames lisent dans le premier salon, et moi, je suis restée dans le second, à lire et à vous écrire. Ce château est beau; le jardin, surtout, est délicieux. Il y a des eaux magnifiques et de très belles promenades. Les appartements, quoique simples, sont fort nobles. J'ai une petite chambre dont les fenêtres donnent sur le parc. Elle est séparée de celle de ma mère par une antichambre et un cabinet. Je m'amuse assez ici; nous nous promenons beaucoup. Je me lève quelquefois à six heures, et je vais réveiller mon père, qui loge dans le jardin, dans le corps de logis des bains, pour me promener avec lui. Cela dure jusqu'à huit heures; ou bien, quand je me suis fatiguée la veille, je me coiffe, je m'habille, je travaille jusqu'à une heure et demie. Nous dînons à deux heures; je reste quelque temps au salon, puis je me retire dans ma chambre jusqu'à l'heure de la promenade, qui a lieu ordinairement à six heures jusqu'à neuf. Nous soupons à dix heures. Telle est ma vie.»

Ainsi disaient nos grands-pères, sur le bord de l'abîme. On ne parle, en ces lieux paisibles, que de ballets, de comédies et d'opéras nouveaux. Mme de la Popelinière a chanté, sur le théâtre de Passy, le rôle d'Orphée (il ne s'agit pas encore du chevalier Gluck), en présence de la duchesse de Choiseul, de la duchesse de Grammont, du comte de la Marche et de l'ambassadeur d'Espagne. On a sifflé une comédie de Palissot, l'auteur des Philosophes, et la chute honteuse de Palissot a fait plaisir à tout le monde. Voici, cependant, un grand événement entre deux représentations des comédiens d'Italie, enfants du fard et de l'oisiveté: «Les Anglais bombardent Calais (17 juin 1762).» Certes, c'est là ce qui s'appelle une grosse aventure… Eh bien, en ce temps-là, Calais bombardé par les Anglais arrachait tout au plus cette humble réflexion à la jeune Laurette: «On ne croit pas que cela leur serve à grand'chose.» Et la voilà, sur la même page, racontant l'heureuse aventure arrivée à Mme de Beauffremont, lorsqu'elle eut la fantaisie de visiter le château de Bellevue:

«Elle y fut promener, jeudi, avec Mme de Montalembert. Le roi y arriva quelque temps après elles et reconnut la livrée de Mme de Beauffremont. «Est-ce que la princesse est ici?—Oui, Sire.—Et avec qui est-elle?—Avec Mme de Montalembert.—Leur a-t-on fait voir tous les appartements?—Oui, Sire.—Sont-elles entrées dans les jardins? ont-elles mangé de mes cerises?—Pas encore, Sire; on attendait Votre Majesté.—Je vais donc me dépêcher bien vite, pour qu'elles puissent en manger à leur tour.» Quand il eut mangé, il dit à M. de Champcenetz, qui est gouverneur de Bellevue: «Allez bien vite chercher ces dames.» Et, pour les laisser libres, il alla à Babioles, une petite maison auprès de là, appartenant à M. de Champcenetz. N'est-ce pas là une action de bon prince? Que j'eusse été contente, si j'avais été là lorsqu'il est arrivé; je l'aurais vu, ainsi que ces dames, de bien près, et sans qu'il m'aperçût.»

Tout cela est très joli, sans doute; mais ce qui gâte un peu ce goûter royal, ce sont les Anglais qui bombardent Calais.

Huit jours plus tard, un autre événement très considérable signale la Russie à l'attention publique… En quatre en cinq lignes, la jeune Laurette a raconté cette immense catastrophe: «Eh bien, ma belle petite, l'impératrice de Russie me semble prendre son parti sans balancer longtemps. Son mari, dit-on, voulait la répudier, on prétend même lui faire trancher la tête, de plus établir le luthéranisme dans ses États; mais elle l'a prévenu, l'a fait enfermer lui-même, et s'est fait déclarer czarine.»