En revanche, on vous dira tout au long comment un bal public vient de s'établir sur la pelouse de la Muette, en concurrence avec le fameux bal de Vincennes. Ce bal de la Muette est charmant; on y danse, on s'y promène, on y va le dimanche. Un peu plus tard, ce lieu de fêtes aura nom le Ranelagh; aujourd'hui, le Ranelagh est une suite de petits palais entre deux jardins:
Nous n'irons plus au bois, les lauriers sont coupés…
C'est la chanson de Mme de Pompadour.
Encore une nouvelle importante: «On jouait hier Tancrède et le Legs à la Comédie française, et le duc de Bedford était dans une loge. Or, le duc de Bedford venait justement traiter pour la paix.» A peine si les plus graves événements tiennent autant de place, en cette histoire écrite sous l'émotion du moment, qu'un serin qui s'envole, un chien perdu, ou la mort d'un singe favori. Évidemment, toutes les choses sérieuses étaient au second plan. Tout le monde ignore ou semble ignorer la menace et le danger de l'heure présente. Ces vastes famines, ces misères sans nom, ces faillites d'argent et d'honneur, Laurette n'en sait rien. Elle vous dira plus volontiers les sept églogues de Virgile qu'un seul des épisodes sanglants de la guerre de Sept ans. Innocence est le mot très inattendu de cette idylle en plein dix-huitième siècle.
On s'aperçoit à chaque instant que Laurette habite assez loin de la cour. Elle n'en sait que les histoires les plus décentes; pas un des hommes sages et pas une des honnêtes femmes qui l'entourent n'oseraient lui parler des scandales de Versailles. Ses livres favoris se composent des histoires d'Angleterre, de l'Histoire des abeilles, et des Idylles de Gossner, traduites par Diderot qui ne s'en vante guère. Un beau jour, quoiqu'un lui prête Gil Blas, et cette enfant, qui lisait Tacite à livre ouvert, ne comprit pas grand'chose au roman de Le Sage. Elle ne vit pas que, dans son Gil Blas, Le Sage avait représenté le caprice et le courant de la vie humaine, et que le lecteur, à chaque page, pouvait s'écrier: Je reconnais mes propres aventure!
On était alors aux dernières heures de Mme de Pompadour. A la même heure (et c'est tant mieux pour elle), notre innocente était occupée également de son serin, de son singe et de Mme de Pompadour: «Mon serin est mort tout couvert d'abcès. Brunet, mon singe, allait beaucoup mieux. Il me faisait toutes sortes de caresses. Le voilà mort, en même temps que Mme de Pompadour.» Elle aimait les livres. C'est le plus beau goût du monde. Il n'est pas de passion plus charmante. Elle en parlait à merveille:
«J'ai acheté ce matin trente volumes latins et grecs de la bibliothèque des jésuites.» Nouveau motif d'étonnement de rencontrer cette jeune fille attentive à tant de choses: «Aujourd'hui, dit-elle, après avoir lu Locke et Spinosa, fait mon thème espagnol et ma version latine, j'ai pris ma leçon de mathématiques et ma leçon de danse. A cinq heures, est arrivé mon petit maître de dessin, qui est resté avec moi une heure un quart. Après son départ, j'ai lu douze chapitres d'Épictète en grec, et la dernière partie du Timon d'Athènes, de Shakspeare…»
Le reste de la soirée appartenait au théâtre. On donnait Héraclide et le Cocher supposé, et, fouette, cocher! on rentre au logis, on soupe; et voici le menu de ce repas simple et frugal: «Une bonne et franche soupe à la paysanne, sans jus, sans coulis, avec de la laitue, des poireaux et de l'oseille; un petit bouilli de bonne mine, du beurre frais, des raves, des côtelettes bien cuites, sans sauce, une poularde rôtie excellente, une salade délicieuse, une tourte de pigeons, une de frangipane, et des petits pois accommodés à la bourgeoise: voilà tous les plats qui parurent sur la table. Au dessert, nous eûmes du fromage à la crème, des échaudés, des confitures, des bonbons et des abricots séchés, et, pour que la fin couronnât l'oeuvre, on nous servit du café que j'avais fait moi-même.»
Le lendemain, elle achète encore un beau Dante en maroquin à la vente des Jésuites. Le même jour, elle va visiter, au Louvre, l'atelier de Drouais le fils: «Nous y avons vu le portrait de Mme de Pompadour, qui est réellement une très belle chose. Elle travaille sur un petit métier; son attitude est très noble; sa robe est de perse garnie en dentelles de la plus grande beauté. Son petit chien cherche à monter sur son métier.»
A la campagne, Laurette habite une belle chambre, et la description de son appartement, entre deux tourelles, sera la bienvenue,—après le récit de son dîner: