Il ne faut rien négliger, sitôt que l'on exerce avec un certain zèle la profession des belles-lettres. Tout sert, ou du moins tout peut servir. Qui dirait que, dans un vieux recueil de sermons en latin, sans date, mais qui sent son seizième siècle d'une lieue, un dominicain sans nom a recueilli (Sermones disciputi de tempore) deux cent douze histoires dramatiques pour tous les dimanches et les principales fêtes de l'année? «J'ai appelé ces sermons les sermons du néophyte, parce qu'il n'y a rien de magistral dans ces histoires innocentes, et que le premier écolier venu les pourrait écrire, et mieux inventer.» Si bien que les jeunes prédicateurs, quand ils voudront tenir leur auditoire attentif, n'auront qu'à puiser à pleines mains parmi ces contes dont la naïveté fait tout le mérite. Ceci dit, le dominicain entre en matière, et, parmi ces historiettes, nous choisissons la présente histoire du diable et du bailli.

Ce bailli était le fléau d'une douzaine de malheureux villages du Jura, groupés autour d'un misérable château fort, où la dévastation, l'incendie et la guerre avaient laissé leur formidable empreinte. On respirait la tristesse en ces lieux désolés de longue date; si l'on eût cherché un domicile à l'anéantissement… le plus habile homme n'eût rien trouvé de plus propice que cet amas de souffrances et d'ennuis. La nature même, en ses beautés les plus charmantes, avait été vaincue à force de tyrannie. En ce lieu désolé, l'écho avait oublié le refrain des chansons; le bois sombre était hanté par des hôtes silencieux; l'orfraie et le vautour étaient les seuls habitants de ces sapins du Nord dont on entendit les cris sauvages. Sur le bord des lacs dépeuplés, ce n'étaient que coassements. Le bétail avait faim; l'abeille errante avait été chassée, ô misère! de sa ruche enfumée. Il n'y avait plus de sentiers dans les champs, plus de ponts sur les ruisseaux, plus un bac sur la rivière. Il y avait encore un moulin banal, mais pas un pain pour la fournée. On racontait cependant qu'autrefois les villageois cuisaient dans ce four leurs galettes de sarrasin, et, la veille des bonnes fêtes, un peu de viande au fond d'un plat couvert; mais le plat s'était brisé. L'incendie et la peste avaient été les seules distractions de ces maisons douloureuses. La milice avait emporté les forts, la fièvre avait emporté les petits. Quelques vieux restaient pour maudire encore. A travers le cimetière avaient passé l'hyène et le loup dévorants. L'église était vide, et la geôle était pleine. Autel brisé, granges dévastées; le curé était mort de faim; la cloche, au loin, ne battait plus, faute d'une corde, avec laquelle le prévôt, par économie, avait pendu les plus malheureux. C'était la seule charité que ces pauvres gens pussent attendre. Ainsi, du Seigneur d'en haut et du seigneur d'en bas, pas une trace. En vain il est écrit: «Pas de terre sans seigneur, et pas de ciel sans un Dieu!» C'était vrai pourtant, Dieu n'était plus là! Le marquis de Mondragon, le maître absolu de cette seigneurie, était absent; sa femme n'y venait plus, ses enfants n'y venaient pas. La honte et le déshonneur avaient précédé cette ruine. Ah! rien que des lambeaux pour couvrir les vassaux de cet homme, et rien que des herbes pour les nourrir! Les sangsues avaient à peine laissé sur ces pauvres un peu de chair collée sur leurs os! Malheureux! ils avaient supporté si longtemps les gens de guerre, les gens d'affaires, les gens du roi, des princes du sang, des officiers de la couronne et des gentilshommes au service de Sa Majesté! autant d'oiseaux de proie et de rapine. A la fin, quand on les vit tout à fait réduits au néant, rois, princes et seigneurs, capitaines et marquis semblèrent avoir oublié que ce petit coin de terre existât. C'était une relâche, et cette race, taillable et corvéable à merci, eût peut-être fini par retrouver l'espérance et quelques épis, si M. le marquis n'eût pas laissé M. son bailli dans son marquisat dévasté.

Ce bailli, avec un peu plus de courage, eût été homme d'armes au compte de quelque ravageur de province. Il s'était fait homme de loi, parce qu'il n'eût pas osé porter une torche ou toucher une épée. Il s'était donné la tâche unique, ayant droit de basse et haute justice à dix lieues à la ronde, et jugeant souverainement, de ne rien laisser dans les masures: pas un oeuf, pas un flocon de laine, un morceau de pain, une botte de paille. Il revenait de chaque expédition rapportant quelque chose et soupçonnant ses paysans de cacher leur argent et leur bétail. Quatre fois par an, ce bourreau entrait en campagne, et, sauve qui peut!

Or, par un jour sombre et pluvieux de l'automne, au moment où déjà la bise et l'hiver s'avancent, M. le bailli des sires de Mondragon sortit du château, chaudement enveloppé sous le manteau d'un malheureux fermier qu'il avait envoyé aux galères. Deux serfs le suivaient, portant deux sacs vides. Il était monté sur un cheval bien nourri d'avoine et de foin, de si belle avoine, que les chrétiens de céans en auraient fait leur pain de fiançailles. L'aspect de cet homme était terrible. Il s'avançait cependant d'un pas réservé dans la solitude et le silence. Il comprenait que la haine était à ses trousses et que la vengeance allait devant lui. Mais rien ne l'arrêtait dans ces expéditions suprêmes.

Quand il eut dépassé le cimetière et l'église, au détour du chemin, il entra dans une lande aussi stérile que tout le reste, et dans un espace de vieux arbres qu'il fallait absolument franchir avant d'arriver dans les villages de la seigneurie. Peu à peu, ne rencontrant personne, il se sentait rassuré, lorsque, d'un vieux chêne dont la tête se perdait dans les cieux, il vit sortir un homme… ou tout au moins un fantôme, qui posa sa main puissante sur la croupe du cheval. Le cheval en éprouva un soubresaut par tout son corps. Alors le cavalier, tournant la tête, osa contempler ce compagnon silencieux. C'était moins un corps qu'une image, une ombre. On voyait briller dans sa face implacable deux yeux noirs, dont le blanc même était noir. Ça brillait, ça menaçait, ça brûlait. M. le bailli n'eut pas grand'peine à reconnaître qu'il venait de rencontrer son grand'père, le diable en personne, et celui-ci, d'une voix de l'autre monde:

—Je sais où tu vas, dit-il, et je vais de ce côté. Voyageons ensemble…

Ils allèrent donc, lorsqu'ils rencontrèrent au carrefour de la forêt (c'est incroyable et c'est vrai pourtant) un paysan traînant après lui un porc qui revenait de la glandée. Il avait sauvé ce porc par grand miracle et l'emmenait dans son logis, tremblant d'être aperçu par quelque assesseur du bailli. Certes, celui-ci n'eût pas mieux demandé que d'enfouir la bête au fond d'un sac et de rentrer dans le château, pour se remettre en campagne le lendemain; mais le cheval obéissait à la main ténébreuse. En même temps, le pourceau refusait d'aller plus loin et se débattait de toutes ses forces.

—Que le diable t'emporte! s'écria le paysan.

A ces mots, le bailli, qui commençait à trembler fort, se sentit tout rassuré. Car c'est l'usage entre les démons de l'autre monde et les démons de celui-ci, sitôt que le diable a trouvé sa proie, il faut nécessairement qu'il l'accepte et s'en aille au loin chercher une autre aventure. Ainsi, vous rencontreriez Satan lui-même et vous lui donneriez à emporter la première créature qui s'offrirait à ses yeux:

—Tope là! dirait Satan.