Le lendemain, de très bonne heure, elle prit congé de Mlle Henriette, et lui voulut faire accepter un de ses louis d'or; mais celle-ci, l'embrassant tendrement:

—Gardez votre or, disait-elle; il est vrai que voilà bien longtemps que je n'ai eu de l'argent de ma maîtresse, mais du moins j'ai une condition, et vous cherchez encore la vôtre. Encore une fois, adieu; n'ayez pas d'orgueil, soyez soumise et priez Dieu.

Mlle de Launay partit de Versailles sans avoir eu l'honneur de revoir Mme la duchesse de La Ferté. Tout dormait dans ce vaste château; le temps n'était plus où les courtisans, arrivés avant le jour pour saluer le maître à son réveil, attendaient le bon plaisir du concierge, et grattaient à sa porte avec autant de respect que s'il eût tenu les clefs des grands appartements.

III

M. Nicolas de Malézieu était une façon de grand seigneur. Il était un des membres écoutés de l'Académie française; il était à la cour de Sceaux, chez M. le duc et chez Mme la duchesse du Maine, un peu moins qu'un ami, beaucoup plus qu'un serviteur: il était l'homme indispensable. Il donnait l'exemple et le mouvement à cette cour brillante, où tous les mécontents trouvaient un facile accueil, pourvu qu'ils fussent gens de mérite et d'esprit. Les hommes prenaient l'avis de M. de Malézieu s'il s'agissait de quelque bel ouvrage de l'esprit; il était consulté pour les bâtiments, pour les jardins, pour le théâtre et pour le salon. Son bon goût faisait autorité même pour les parures et les ajustements de Mme la duchesse du Maine. On disait généralement: Le maître l'a dit! aussitôt que M. de Malézieu avait prononcé son arrêt dans une discussion. Il était le canal de toutes les grâces, le conseiller intime et la voix sans appel. Et comme, heureusement, cet homme était juste et bienveillant, affable à beaucoup de gens, accessible à tous, chacun trouvait que son joug était léger, et l'acceptait parce qu'il était juste. Ajoutez que par lui-même il était riche, et qu'il se passait volontiers des grâces et des bienfaits de M. le duc et de Mme la duchesse du Maine, et Dieu sait s'ils acceptaient sans conteste cette indépendance qui ne leur coûtait rien. Ils avaient dépensé dans l'entretien de leur orgueil beaucoup plus d'argent qu'il n'appartenait même à des princes du sang royal, surtout depuis que le roi était mort, et ils furent longtemps à comprendre comment il se faisait que le trésor de la France, épuisé par les prodigalités du dernier règne, se trouvât désormais fermé à ceux que La Bruyère appelait les fils des dieux.

M. de Malézieu habitait, au milieu du parc de Sceaux, une maison très jolie qu'il avait arrangée à sa convenance, et ce fut là qu'il reçut Mlle de Launay, au milieu d'une assez grande foule qui remplissait ses antichambres. Il fit d'abord une assez médiocre attention à l'inconnue, et le nom de Mme la duchesse de Noailles ne fut pas tout d'abord une recommandation toute-puissante. Hélas! ces Noailles, les rois de la cour de Louis XIV, avaient étrangement perdu de leur crédit depuis que Mme de Maintenon s'était retirée à Saint-Cyr; mais quoi! ce mauvais mouvement aussitôt passé, M. de Malézieu en rougit au fond de l'âme, et sa bonne volonté se trouvant appuyée des mérites et des grands yeux de Mlle de Launay:

—Soyez la bienvenue, lui dit-il, je vous présenterai tantôt à Mme la duchesse du Maine, et j'espère un peu qu'à ma considération elle vous sera propice. Elle aime à s'entourer d'intelligence et de jeunesse, et votre air lui plaira tout d'abord. Cependant soyez forte et courageuse; il ne s'agit pour vous, Mademoiselle, que d'une humble fortune, et, malgré tous vos mérites, j'ai bien peur que vous ne dépassiez jamais l'antichambre de notre princesse. Au fait, reprit-il, avec ces princes on ne sait jamais si l'on ne fera pas une grande fortune en vingt-quatre heures. Essayez donc, et comptez sur moi.

Le soir même, en effet, M. de Malézieu, autorisé par Mme la duchesse du Maine, eut l'honneur de lui présenter la timide et tremblante Mme de Launay. Certes, elle avait grand besoin de courage; mais sa timidité redoubla lorsqu'elle vit que son protecteur se courbait jusqu'à terre en présence de cette quasi-reine. A peine la princesse honora d'un coup d'oeil cette humble servante, et elle passa dans ses appartements sans lui expliquer l'office qu'elle en attendait. M. de Malézieu, de son côté, avait très bien compris qu'il présentait à Mme la duchesse une servante. Ainsi la voilà perdue en cette grande maison, sans un ami qui la rassure ou qui lui donne un bon conseil. Il y avait à Sceaux trois tables; la table des maîtres, celle des officiers, la table des valets: à cette dernière table elle prit place, elle se contint pour ne pas laisser voir sa tristesse. Une femme de la garde-robe en eut pitié et l'encouragea; puis, s'étant informée, elle revint en grand triomphe annoncer à sa nouvelle camarade qu'elle était attachée à la personne de Mme la duchesse du Maine en qualité de troisième femme de chambre, et qu'elle coucherait avec les femmes de la princesse, à l'entre-sol. Au compte de la vieille dame, c'était là, pour la nouvelle venue, une fortune inespérée, et déjà, pour commencer, Mme la duchesse du Maine avait commandé que Mlle de Launay lui présentât son éventail.

C'était un soir de grand appartement; cent visiteurs, les plus huppés de l'ancienne cour: ducs et pairs et cordons bleus, parmi lesquels s'étaient faufilés plus d'un cordon rouge, entouraient les tables de jeu, M. du Maine étant beau joueur et perdant l'or à pleines mains. Le jeu, en ce temps-là, faisait de grands ravages parmi les fortunes les mieux établies; les plus grands seigneurs jouaient sur une carte leur revenu d'une année, et les dames les plus qualifiées, quand leur bourse était vide, n'avaient pas bonté de jouer sur leur parole. Il a cela d'horrible encore, le jeu, qu'il égalise toutes les conditions.

A la table où ces grands seigneurs s'abandonnaient à leur frénésie, il y avait un vieillard, en habit bleu de ciel brodé d'or, dont les boutons brillaient comme des diamants; ses dentelles, son justaucorps en satin, ses bas de soie et ses talons rouges indiquaient un vieux marquis de l'Oeil-de-Boeuf; son attitude hardie et ses grands gestes, sa voix impérieuse et plus haute que d'habitude, indiquaient un comédien. C'était Baron, le disciple ingrat, le fils adoptif de Molière. Il était, ce Baron, un comédien de génie; il écrivait des comédies à ses heures perdues; il s'escrimait volontiers de l'épée et du bel esprit. Au demeurant, vantard, joueur, familier, prenant au sérieux son sceptre et son trône. Un soir qu'il jouait avec S.A.R. le prince de Conti: «Cent louis, dit-il, pour le prince de Conti.—Va pour Germanicus, répondit Son Altesse Royale;» et Baron fut le seul qui ne comprit pas la grâce et l'exquis de cette inutile leçon. Il s'était faufilé dans les fêtes de Sceaux par la comédie, et plus d'une fois il eut l'honneur de donner la réplique à Mme la duchesse du Maine. Il y avait dans un coin de ce salon, assises sur des bergères dignes du salon de la reine à Versailles, une vingtaine de dames très parées, et, sur des tabourets, à leurs pieds, des poètes et de jeunes seigneurs qui causaient avec les dames. Au milieu du cercle, et sur un fauteuil, était assise Mme la duchesse du Maine, et, debout, près d'elle, un jeune officier, qui lui racontait des choses plaisantes, s'il en fallait juger par le rire éclatant de la princesse.