Or ce fut en ce moment que Mlle de Launay, toute confuse et troublée au murmure étincelant de cet esprit qui pétillait sous ces lambris dorés et chargés de peintures, entra d'un pas tremblant, et tenant à la main un plateau en laque, sur lequel était posé l'éventail de Son Altesse. Et comme en ce moment la princesse était attentive au discours du jeune officier, Mlle de Launay attendit le bon plaisir de sa maîtresse. O surprise, et quelle humiliation! Justement le jeune homme ici présent, ce prince Bel à voir, le familier de cette maison princière, était M. de Silly. Il avait rencontré de tout temps dans M. le duc du Maine un protecteur; il était un officier de ses gardes, et la princesse aimait à l'entendre causer. A l'aspect de cette jeune fille un instant l'amie intime de sa soeur, de cette demoiselle qui avait vécu sous son toit comme une égale avec son égale, et réduite aujourd'hui à cette honteuse servitude, il pâlit, pendant que la rougeur de la honte montait au front de cette élégante personne. Eh bien, la princesse ne vit rien de ce petit drame, et, d'un beau geste, elle dit au jeune homme:
«Ayez la bonté, Monsieur, de me donner mon éventail.»
M. de Silly prit le plateau des mains de sa jeune amie, qu'il semblait ne pas reconnaître, et il présenta le plateau à la duchesse:
«Non, dit-elle, pas ainsi; c'est votre privilège et votre droit, Monsieur, de prendre l'éventail sur le plateau et de me l'offrir de la main à la main.»
Sur quoi Mlle de Launay se retira à pas lents; son sacrifice était consommé.
Cette belle et délicieuse maison de Sceaux, vous ne sauriez la reconnaître à ses ruines. Une révolution, qui a fait tomber les têtes les plus hautes et renversa les plus somptueux édifices, à traversé, sans pitié et sans respect, ce monceau fastueux de toutes les splendeurs. Palais renversé, marbres brisés, arbres déracinés, bosquets, charmilles, prairies, fontaines, kiosques, vastes étangs, eaux plates et jaillissantes, tous ces miracles de la fortune et de la faveur ont disparu comme une vaine poussière. La bande noire a vendu jusqu'aux plombs enfouis dans la terre; elle a vendu la longue avenue; elle a changé en fagots les vieux hêtres, sous lesquels tant de grâces et de beautés se tenaient assises, devisant entre elles des poètes, des romanciers, des nouvelles comédies et des ballets de Versailles.
Qui se promène aujourd'hui dans ce vaste emplacement, si bien disposé pour tous les plaisirs de la vie heureuse, aurait peine à reconnaître en ces broussailles la création de M. de Colbert, maître absolu, non moins que le roi, des finances de la France. Il avait épuisé dans sa maison de Sceaux tout ce que pouvait inventer le génie italien et français de la grande architecture, et quand il fut mort, raisonnablement chargé de la haine publique (pour employer un mot du cardinal de Retz parlant du cardinal de Mazarin), le propre fils de M. de Colbert, M. le marquis de Seignelay, se trouva mal à l'aise au milieu de ce faste insensé. Le roi, de son côté, toujours incliné à l'amitié pour le nom de M. de Colbert, acheta le palais et les jardins de Sceaux, dont il fit présent à son fils, M. le duc du Maine. Il en coûta plus d'un million, rien que pour l'acquisition de ce palais, sans compter les meubles des appartements, sans compter les statues des jardins. Tout un monde entourait de leurs flatteries et de leurs empressements les propriétaires de ces beaux lieux, comparables à Trianon. La duchesse du Maine c'était, non pas la reine, c'était trop peu dire, elle était le tyran de cette maison presque royale, où le roi Louis XIV était venu plus d'une fois à la prière de son ministre favori.
[Illustration: Le duc et la duchesse du Maine.]
Mme Anne-Louise-Bénédicte de Bourbon, duchesse du Maine, était la petite-fille du grand Condé, et lorsqu'elle épousa le fils légitimé de Louis XIV et de Mme de Montespan, elle avait pensé qu'elle était assise au moins sur un degré du trône de France. Son mari était le préféré de tous les enfants du roi, qui l'avait accablé de toutes les principautés, de tous les gouvernements, de toutes les charges de la couronne; même il avait complété toutes ces grâces en accordant à ses enfants légitimés les rangs et les honneurs du sang royal, à tel point que les enfants légitimes venant à manquer, les fils légitimés devaient être appelés à porter la couronne. Nous avons déjà dit que le testament du roi avait été cassé, à la grande douleur de M. le duc du Maine et surtout de la princesse; ardente et violente, à aucun prix elle n'acceptait cette déchéance, et par toutes les façons, même criminelles, elle tenta de regagner le terrain qu'elle avait perdu. Plus sa fureur était cachée, et plus l'éclat en devait être redoutable.
Il y avait à la même heure, à Paris, un ambassadeur du roi d'Espagne appelé le prince de Cellamare, homme habile et caché, qui n'avait rien moins que l'ambition de placer sur la même tête la couronne d'Espagne et la couronne de France. Attentif à toutes choses, il savait le nombre et le nom des mécontents de Paris, des mécontents de la Bretagne; il enrôlait sous main des officiers, ennemis de M. le régent, et quand il se fut bien assuré que Mme la duchesse du Maine irait bien vite au delà de toutes les bornes, il lui fit proposer d'entrer dans une vaste conspiration qui mettrait le roi d'Espagne à la tête du gouvernement de la France, et M. le duc du Maine pour représenter Sa Majesté Catholique. Tel fut le commencement de cette conspiration, qui n'interrompit aucune des fêtes qui s'agitaient autour de la princesse. On ne parlait que des plaisirs de Sceaux: concerts, proverbes, comédies, bals et toilettes.