Dans ce tumulte, on aurait eu grand'peine à reconnaître Mlle de Launay; elle était enfouie en cet entre-sol sans lumière, et si bas, qu'elle touchait le plafond de sa tête. On l'employait à la lingerie, et chacun l'appelait la maladroite. Elle était si troublée, et plus elle s'efforçait de bien faire, et moins elle était au niveau de sa tâche. Une fois qu'elle versait à boire à la princesse, elle jeta l'eau sur sa robe; une autre fois, comme elle lui présentait sa boîte à poudre, elle laissa tomber la boîte; ou bien elle oubliait un manche à la chemise, et, s'il fallait ôter de son écrin le collier de la princesse, elle renversait perles et pierreries. Tout allait mal. Puis elle avait froid, elle était triste, elle répondait mal à ses camarades; elle aimait à lire, les femmes de chambre la troublaient dans ses lectures. Il fallait plaire à celle-ci, ne pas déplaire à celle-là, visiter les désoeuvrées, leur faire une espèce de cour et jouer à des jeux qui leur plaisaient. Que vous dirai-je? elle était si malheureuse en ce château des splendeurs, qu'elle en fût sortie, et pour n'y plus rentrer, si elle n'ont pas trouvé sur sa table un petit billet anonyme et d'une écriture contrefaite, dont elle eut bientôt deviné l'auteur:
«Prenez patience; ayez bon courage; on veille sur vous. On se rappelle les temps heureux où vous n'étiez aux ordres de personne, où vous donniez des ordres et n'en receviez pas…»
Pendant deux ou trois jours, la jeune abandonnée eut une certaine espérance; elle se disait que sa servitude, avec le temps, deviendrait moins pesante; elle espérait toujours que la princesse comprendrait qu'elle avait à ses ordres une fille au-dessus de sa condition. Sur l'entrefaite, il y eut un petit événement qui la mit quelque peu en lumière. A la façon du roi Louis XIV, qui avait tiré un si grand parti, pour ses dernières guerres, de la création des chevaliers de Saint-Louis, Mme la duchesse du Maine avait institué l'ordre de la Mouche à miel. Cet ordre, aussi bien que l'ordre du Saint-Esprit, avait ses lois, ses statuts, ses chevaliers; mais comme la galanterie était le fond de l'ordre, il avait aussi ses chevalières; et sitôt qu'une place était vacante, accouraient les aspirants des deux sexes, tant la flatterie est ingénieuse. Enfin, très sérieusement, les droits de chacun étaient disputés dans un chapitre dont Mme la duchesse du Maine était la présidente, et M. de Malézieu le secrétaire perpétuel.
Donc il advint qu'une place, étant vacante, fut briguée à la fois par Mme la duchesse d'Uzès, Mme la comtesse de Brissac et M. le président de Romané. Celui-ci ayant été préféré à ses belles concurrentes, chacun, dans le palais, criait à l'injustice, ajoutant que l'élection du président était contre toutes les lois de la chevalerie. Au plus fort de la dispute, apparut une protestation écrite en termes de palais et dans l'accent de la chicane, et telle, qu'elle n'eût point déparé la plus jolie scène des Plaideurs, de M. Racine. Aussitôt l'on cherche, on s'inquiète: à qui donc attribuer ce charmant factum? Les uns disaient: C'est M. de Malézieu; les autres: C'est l'abbé Genest. Pas un ne se fût douté que tant de bel esprit fut caché dans l'antichambre, et comme on cherchait toujours, la main qui avait lancé le factum afficha ces jolis vers à la porte du salon d'Hébé:
N'accusez ni Genest, ni le grand Malézieux,
D'avoir part à l'écrit qui vous met en cervelle;
L'auteur que vous cherchez n'habite point les cieux.
Quittez le télescope, allumez la chandelle,
Et fixez à vos pieds vos regards curieux:
Alors, à la clarté d'une faible lumière,
Vous le découvrirez gisant dans la poussière.
Bientôt, comme il fut impossible de découvrir l'auteur de la prose et des vers, on cessa d'en parler, et Mlle de Launay, plus triste que jamais, après ce moment d'une espérance fugitive, résolut d'en finir avec la vie. En ce temps-là la suicide était chose grave. Il était voisin du déshonneur. Le monde en parlait comme on parlerait d'un crime, et l'Église, impitoyable en ceci seulement, refusait au suicidé les prières qu'elle ne refuse à personne. Ah! que cette malheureuse était à plaindre en prenant cette résolution funeste! Avant de mourir, elle voulut tout au moins apprendre à M. de Silly un secret qu'elle se cachait à elle-même, et, d'une main délibérée, elle écrivit.
La lettre, à peine écrite, apaisa soudain ce coeur malade, et la pauvre abandonnée, revenue à des sentiments meilleurs, enfouit ces tristes confidences. Cependant la petite cour de Mme la duchesse du Maine était exposée à d'aussi grands orages que l'ancien Versailles. La vanité, l'orgueil, l'ambition, les brigues, les partis, les intrigues de toute sorte avaient envahi ces beaux lieux, que de loin on se figurait si paisibles. Le moindre accident, la plus légère aventure, suffisait à éveiller toutes ces imaginations, qui ne demandaient qu'un prétexte, et, comme un jour il fut question des miracles opérés par une jeune fille du menu peuple ayant nom Mlle Tétard, voilà soudain la duchesse du Maine qui s'agite et s'inquiète. Elle s'adressa naturellement à l'oracle écouté de ce temps-là, à M. de Fontenelle, esprit sagace et tout disposé au sourire. Or, cette fois, M. de Fontenelle avait pris au sérieux les miracles de Mlle Tétard, et il en fit à Mme la duchesse du Maine un rapport tout rempli d'une admiration inattendue. Alors on s'étonne, on s'interroge, et chacun se demande ou M. de Fontenelle a puisé une foi si robuste.
Au bout de huit jours on parlait encore de son rapport, lorsque, un matin, Mme la duchesse du Maine trouva sur sa table une lettre anonyme adressée à M. de Fontenelle. Il y avait dans cette lettre ingénieuse un véritable atticisme, et, tout d'une vois, M. de Malézieu fut désigné comme étant l'auteur de ce petit discours plein de grâce et de bel esprit:
«L'aventure de Mlle Tétard fait moins de bruit, Monsieur, que le témoignage que vous en avez rendu. La diversité des jugements qu'on en porte m'oblige à vous en parler… Quoi! disent les critiques, cet homme qui a mis dans un si beau jour des supercheries faites à mille lieues loin, et plus de deux mille ans avant lui, n'a pu découvrir une ruse tramée sous ses yeux? Les partisans de l'antiquité, animés d'un vieux ressentiment, viennent à la rescousse. Vous verrez, disent-ils, que le maître placera les prodiges nouveaux au-dessus des anciens. En bon pyrrhoniens, ils doutent, et cependant le voilà qui croit tout possible. Ah! Monsieur, quel bonheur pour les dévots de vous voir adorer le diable! Encore un pas dans la dévotion, ils vous reconnaîtront comme un des leurs. Les femmes, de leur côté, sont toutes fières de la confiance que vous accordez à leur sexe, et pas une qui ne se glorifie en son par-dedans d'être une faiseuse de miracles, pour peu que cela lui convint. Tels sont les bruits qui se font autour de votre sagesse, et vous pouvez en être glorieux, puisqu'ils sont un témoignage de l'intérêt qui se rattache aux opinions non moins qu'aux écrits de l'aimable M. de Fontenelle. Agréez cependant, Monsieur le secrétaire perpétuel, mon sincère hommage et ma vive admiration. Permettez en même temps que je cache un nom que Mlle Tétard vous dira bien volontiers, pour peu qu'elle soit en train de deviner.»
—Ah! que c'est joli, que c'est charmant… c'est divin, s'écria Son Altesse, et pour le coup notre homme est blessé dans ses oeuvres vives; nous le mettons au défi de répondre. Et cependant qui nous dira le nom du bel esprit à qui nous devons ce factum? Ce n'est pas M. de Malézieu, ce n'est pas M. de Valincourt, ce n'est pas M. le cardinal de Polignac, ce n'est pas même M. de Saint-Aulaire, l'homme aux quatrains. Je donnerais beaucoup pour le savoir.