Quand elle eut bien cherché, M. de Silly parla tout bas à l'oreille de la princesse.
—Ah! dit-elle, est-ce possible! A-t-elle donc tant d'esprit?
—Oui, Madame, elle a tout cet esprit-là. C'est une précieuse, dans la bonne acception du terme; elle écrit en prose, elle écrit en vers. Elle est assez maladroite à faire des noeuds, j'en conviens, mais elle tourne agréablement une comédie.
Alors la princesse, un doigt sur sa lèvre, imposa silence à M. de Silly; mais le soir même elle dispensait Mlle de Launay de son service à la toilette, et le lendemain elle lui donnait une belle chambre au premier étage, avec le titre de sa lectrice. On en murmura beaucoup dans tous les recoins de la petite cour, mais enfin chacun en prit son parti, et la nouvelle lectrice accepta sa nouvelle fortune avec tant de modestie et de bonne grâce qu'elle se la fit pardonner.
IV
Les choses allaient ainsi chez M. le duc du Maine, où chaque jour amenait un nouveau courtisan: aujourd'hui M. le duc de Brancas, le lendemain le poète Chaulieu, très à la mode en ce temps-là, ou bien le chevalier de Vauvray; un peu plus tard M. Davisart, avocat général du parlement de Toulouse, et l'apparition de M. Davisart dans le château de Sceaux fut un véritable événement. Pas un jour ne se passait sans que Son Altesse Royale ne s'enfermât trois ou quatre heures avec ce nouveau conseiller, très dangereux, et, comme ils rédigeaient ensemble une protestation mystérieuse dont rien ne transpirait dans le château, il vint un instant où la princesse et son conseiller voulurent avoir un secrétaire intime. Après une longue hésitation, Mlle de Launay fut choisie; elle tenait la plume, elle écrivait les discours d'une et d'autre part, tantôt les preuves, tantôt les objections; parfois même elle allait aux bibliothèques ou chez les historiens de profession, chez M. Boivin l'aîné, chez l'abbé Le Camus, interrogeant discrètement ces hommes qui savaient tant de choses. Ainsi chaque jour ajoutait une page à ces factums dont se réjouissaient fort le prince de Cellamare et le cardinal Albéroni.
Un peu plus tard, quand elle se fut persuadé enfin qu'elle avait fait tout ce travail en pure perte et qu'il fallait renoncer au bénéfice du testament de Louis XIV, la duchesse du Maine prêta l'oreille aux bruits qui lui venaient de l'Espagne. Elle n'eut plus si grand'peur de prendre le mot d'ordre du cardinal Albéroni chez le prince de Cellamare. Elle commença d'écrire des lettres dangereuses avec de l'encre sympathique, et Mlle de Launay l'y servit de son mieux. On écrivait d'abord une lettre à l'encre ordinaire, où l'on donnait toutes sortes de nouvelles courantes; puis, dans l'intervalle des lignes se plaçaient des choses compromettantes.
Tout ceci était l'A b c de la plus vulgaire diplomatie, et, tant que ces petits secrets n'allèrent pas plus loin, M. le régent ne s'en inquiéta guère. Il savait à peu près tout ce qui se passait à la petite cour et quelles étaient ses méchantes dispositions pour la régence; mais, comme il avait pour lui la force et le bon droit, il abandonnait la conspiration à elle-même. Or ce fut un grand malheur pour Mme la duchesse du Maine. Elle s'endormit dans une sécurité qui devait la perdre, et, si par hasard Mlle de Launay la suppliait de redoubler de prudence, elle ne faisait qu'en rire, et volontiers elle eût dit, comme tous ces conspirateurs que l'on avertit de prendre garde: A demain les affaires sérieuses, ou bien encore: Ils n'oseront. Notez bien que le premier ministre, qui sera bientôt le cardinal Dubois, était déjà dans le vent de cette conspiration. C'était l'habileté même et la prudence en personne. Il était déjà sûr qu'un jour ou l'autre il tiendrait dans ses mains cette princesse dédaigneuse qui l'accablait de ses mépris. Tout ce monde imprudent marchait en souriant sur des cendres qui recélaient un véritable incendie; ils s'amusaient les uns et les autres de ces aventures dont à peine ils devinaient la portée, et la foudre qui les devait abattre les trouva profondément endormis.
Un des secrétaires de l'ambassadeur d'Espagne était un jeune homme étourdi, sans portée, et tout entier aux plaisirs de son âge. Un soir qu'il était attendu à souper dans une de ces maisons ouvertes aux oisifs de Paris, il raconta qu'il avait été occupé tout le jour à copier des dépêches qui devaient partir dans la nuit même, et, comme il était las de sa besogne, il ne songea plus qu'à boire, à jouer, à plaisanter. Mais quelqu'un du logis, une femme, avait ramassé cette parole imprudente et la fit passer à M. le régent. Celui-ci fit courir après le courrier de l'ambassade, avec ordre de s'emparer de ses dépêches, et ce courrier, qui ne se hâtait guère, fut arrêté à Poitiers. On lui prit son manteau et son portefeuille, en lui commandant de suivre son chemin; mais cet homme, aussi zélé que le secrétaire avait été imprudent, revint à Paris par la traverse et marcha si vite, qu'il arriva chez le prince de Cellamare bien avant que les hommes de M. le régent eussent regagné le Palais-Royal. Bien qu'il fût quatre heures du matin, M. le régent était encore à souper, et quand il soupait il n'y avait pas d'affaire d'État assez importante pour qu'on vint le déranger. Il aimait le bel esprit, la grâce et la gaieté du discours; il travaillait volontiers toute la journée, à condition que la nuit appartiendrait à ses plaisirs.
Grâce à cette nonchalance coupable, le prince de Cellamare eut le temps d'avertir les principaux complices de sa conspiration. Toutefois, le matin venu, l'ambassadeur d'Espagne est arrêté dans son hôtel par MM. les gardes du corps du roi; ses papiers sont saisis par ordre du ministre, et, la nouvelle ayant couru de Paris à Sceaux, la duchesse du Maine apprit enfin les dangers qui l'entouraient. Elle jouait au biribi, son jeu favori, quand elle entendit raconter, par un témoin venu de la ville, ces histoires d'hommes enfermés à la Bastille, de papiers saisis et de gens compromis dont la tête était en jeu; l'infortunée eut encore la force de sourire. Elle apprit, l'instant d'après, que MM. d'Argenson et Leblanc, deux hommes rigides, étaient chargés d'interroger les accusés. A minuit, la duchesse fut avertie, à n'en pas douter, qu'elle serait arrêtée avec M. le duc du Maine, et que sa demoiselle de compagnie était compromise. Elle riait encore; elle ne pouvait croire à rien de sérieux; elle s'imaginait que cette conspiration était un jeu d'enfant.