—Qu'êtes-vous devenu, mon commandant? Nous vous avons laissé mort sur le champ de Solférino, et nous vous avons bien pleuré.

—Mon cher lieutenant, reprenait le commandant Martin, la guerre et la gloire ont leur mauvaise chance, et tout autre mort que le commandant Martin se fût relevé colonel, avec la croix d'officier de la Légion d'honneur. Mais les uns et les autres, vous m'avez trop pleuré, et mes lanciers, petits et grands, ont été quittes avec moi en disant: «C'est dommage!» Revenu de si loin, j'ai retrouvé mon grade et mon escadron, et ma louange étant épuisée, on n'a plus parlé de moi. Cependant je suis fatigué; j'en ai assez de la guerre. Ah! si j'avais seulement quelque bout de ferme où je pourrais, en travaillant, gagner douze cents francs de rentes… Mais je suis pauvre et fils d'une humble famille. Il me faut attendre absolument la croix d'or et le titre de colonel. Toutes ces fortunes réunies, j'irai retrouver mon père, un capitaine marchand du port de Honfleur. Voilà toute mon espérance. Acceptez cependant que je vous offre une modeste absinthe, comme autrefois, quand nous étions à l'École militaire et que la cantinière nous refusait le crédit.

La jeune fille ne perdait pas un mot de cette conversation, où se montraient, dans un jour si modeste, le courage et la bonté du soldat. Mariette aussi enfouissait dans son coeur tous les rêves de son commandant. A la fin, le lieutenant prit congé de Martin, et voyant Zémire endormie:

—Au moins, dit-il, vous avez là un joli camarade, et vous êtes sûr d'être aimé.

—Ce n'est pas à moi, répondit Martin, ça dort comme un enfant sur le premier venu. C'est vraiment une bête charmante.

Ce fut en ce moment que Mariette ayant soldé la carte à payer, les trois dames se levèrent pour sortir, non pas sans faire un beau salut au commandant Martin. La jeune fille, en rougissant, balbutia quelques excuses; la vieille dame entreprit d'expliquer comment elle s'appelait la marquise d'Escars, et qu'elle serait heureuse d'ouvrir au commandant les portes de son hôtel de la rue de l'Université. Mariette eût voulu pour beaucoup embrasser le blessé de Solférino et lui donner sa croix d'or, qui brillait comme un rendez-vous de soleils; mais, avec des allures décidées, Mariette était timide et n'osa pas; elle finit par appeler:

—Zémire!

Alors Zémire, ouvrant un oeil languissant, et comprenant qu'il fallait traverser de nouveau la grande salle où elle avait été si malheureuse, se rejeta d'instinct dans les bras du capitaine. Elle ne reconnaissait plus Mariette elle-même; elle se serait fait tuer plutôt que d'aller rejoindre la porte où se tenait la dame au jupon traînant. Ses trois maîtresses s'étonnaient de cette résistance:

—Allons, je vois ce que c'est, reprit le bon commandant en frottant la tête de Zémire; il faut à mademoiselle un garde du corps.

Puis, sans dire mot et tête nue, il suivit ces dames, qui traversèrent tout le café, et quand elles furent rentrées dans le carrosse, il déposa Zémire sur le giron de la jeune demoiselle.