—Adieu, ma chère petite bête, disait-il, je le laisse entre de belles et bonnes mains.
Puis il rougit d'avoir fait un si long compliment.
Ne vous étonnez pas qu'une humble bestiole ait soulevé tant de sympathies en de si nobles coeurs, et s'il vous fallait un exemple, un témoignage en l'honneur de l'un de ces animaux, qui sont en train de prendre «leurs degrés de naturalisation dans l'espèce humaine», c'est un mot de M. Buffon lui-même, il vous suffirait de lire un admirable passage à la date du 13 novembre 1675:
«Vous êtes étonnée que j'aie un petit chien; voici l'aventure: J'appelais, par contenance, une chienne courante d'une madame qui demeure au bout du parc; Mme de Tarente me dit: «Quoi! vous savez appeler un chien? Je veux vous envoyer le plus joli chien du monde.» Je la remerciai et lui dis la résolution que j'avais prise de ne me plus engager dans cette sottise; cela se passe, on n'y pense plus. Deux jours après, je vois entrer un valet de chambre avec une petite maison de Chine toute pleine de rubans, et sortir de cette jolie maison un petit chien tout parfumé, d'une beauté extraordinaire; des oreilles, des soies, une haleine douce, petit comme une sylphide, blondin comme un blondin. Jamais je ne fus plus étonnée; je voulus le renvoyer, on ne voulut jamais le reporter. C'est ma petite servante Marie qui s'est mise au service du petit chien; il couche dans sa maison et dans la chambre de Beaulieu; il ne mange que du pain; je ne m'y attache point encore, mais il commence à m'aimer et je crains de succomber. Voilà l'histoire, que je vous prie de ne point demander à Marphise, car je crains les bouderies. Au reste, une propreté extraordinaire; il s'appelle Fidèle; c'est un nom que les amants des plus belles princesses ont bien rarement mérité…»
Depuis toute une semaine, le commandant Martin et ses bontés pour Zémire furent le sujet des conversations les plus suivies dans l'hôtel d'Escars. On en parlait tout le jour et tous les jours; il n'était pas un habitué de la maison, entre deux parties de whist, qui ne fût forcé d'entendre une oraison presque funèbre du chevalier sans peur et sans reproche. La tante et la nièce, et surtout Mariette, se disputaient pour savoir si le commandant était le bien invité à venir chez la marquise. Elle soutenait que oui; elles disaient que non, et qu'il fallait plus de cérémonie. Il fut enfin décidé qu'une belle lettre serait écrite au commandant Martin par la dame de céans, et que Mariette, qui ne doutait de rien, la porterait à la caserne.
—On te conduira jusque-là, disaient la tante et la nièce.
Au fait, à quatre heures sonnantes, on pouvait les voir qui longeaient, en leur carrosse, le quai d'Orsay, plongé dans la consternation. Il y avait, autour de la caserne, des femmes et des enfants qui pleuraient, des créanciers désolés, des amis au désespoir. On se disait adieu, on se serrait les mains. Les lanciers saluaient de la lance et les dames de leurs mouchoirs. La musique sonnait de toutes ses sonneries: trompettes, clairons et bassons. Le drapeau déployait sa flamme à tous les vents; les chevaux hennissaient, les sous-officiers juraient, les lanciers riaient, les chiens hurlaient. Sur un cheval blanc se tenait un grand corbeau les ailes étendues; il appelait la tempête, et la tempête ne venait pas.
Tout disparut dans les lointains poudreux du Champ de Mars. Les officiers venaient à la suite, et, le dernier de tous, le commandant Martin, simple et calme à son habitude. Il reconnut ces dames, et la petite bête à la portière, qui regardait, curieuse, tout ce départ. Le capitaine alors les saluant de l'épée:
—Adieu, Zémire!
Et Zémire aboya douloureusement.