Sur l'entrefaite revint Mariette. Un maréchal des logis chef, interrogé par l'intelligente servante, répondit que c'était tout au plus si le commandant savait à l'avance la destination du régiment, et Mariette, attristée, avait pensé qu'il était inutile de remettre la lettre d'invitation.
Tout fit silence.
—Ah! ma tante, s'écria la nièce, je suis bien malheureuse, et que nous avons de reproches à nous faire! Au moins devais-je lui dire le nom de notre famille et que mon père était un des chefs de l'armée. Hélas! le voilà parti sans se soucier de ces ingrates… Adieu, Zémire!
Et Zémire, voyant pleurer sa jeune maîtresse, essuya ces beaux yeux qui n'avaient pas souvent pleuré.
C'est une tâche ingrate, une entreprise difficile, de conduire à cent lieues de distance une troupe de cavaliers. La route est longue, les étapes sont désignées à l'avance, les rafraîchissements sont rares. Chemin faisant, plus d'un cheval se déferre, et plus d'un homme en proie au soleil tombe et se blesse dans la poussière du grand chemin. Toutes ces responsabilités, petites et grandes, pèsent sur la tête du commandant. Il répond de la santé de ses bêtes et de ses hommes. Il faut qu'il improvise à chaque instant une ambulance, un hôpital; c'est pis que la guerre une pareille marche, et sitôt que nos soldats n'ont plus qui les regarde, à peine ils ont traversé les cités curieuses et les hameaux étonnés, soudain s'en va toute gaieté; plus de rire et plus de chanson. Rien de triste et de sérieux comme un grand chemin qui n'en finit pas; surtout l'heure était mauvaise et mal choisie au mois de juin. Pas un brin d'herbe à la prairie et pas une ombre aux arbres languissants. Les anciens se montraient là-bas une longue vallée où murmuraient l'an passé tant de ruisseaux sur des rives hospitalières. O misère! les eaux limpides avaient disparu; le ruisseau était plein de cailloux; le cheval, harassé, cherche en vain sur les pommiers du sentier quelques fruits verts pour apaiser la soif qui le dévore. Le pommier n'a plus de fruits, le soleil plus de nuages. Elle-même, la nuit, favorable au repos, la nuit était brûlante. Il fallut huit jours pour trouver à Vernon un répit dont ces malheureux avaient si grand besoin.
Hommes et cavaliers, Vernon leur fut un véritable Paris. Bientôt rafraîchis par deux jours de repos, ils gagnèrent Rouen, la capitale de la Normandie, et Rouen les garda trois mois pour remplacer un régiment de cuirassiers qui tenait garnison dans l'antique Évreux, sous les murs hospitaliers de Saint-Taurin. Enfin toutes ces forces étant réparées, hommes et bêtes en bon état, le jour vint où le commandant Martin, faisant l'inspection de ses lanciers, les trouva si beaux et dans un état si prospère:
—Enfants, dit-il, nous entrerons demain dans la capitale du Calvados. La ville appartient à des magistrats qui nous feront bonne mine d'hôtes, et j'espère que nous nous conduirons tous en honnêtes gens.
Le commandant ne haïssait pas les bonheurs d'une courte harangue. Il était content d'avoir accompli toute sa tâche; il se disait que l'heure du repos était venue et que maintenant sa destinée était accomplie, ayant renoncé à toute espérance d'avancement; puis il se sentait chez lui. Il chantonnait entre ses dents la chanson nationale:
J'irai revoir ma Normandie,
C'est le pays qui m'a donné le jour.
Ainsi songeant, ils entrèrent, en bon ordre et rendus à la discipline austère, dans l'antique cité de Guillaume le Conquérant. La ville de Caen est l'une des plus vieilles de la grande province. A chaque pas vous rencontrez une maison curieuse et vous foulez une longue histoire. La ville est sévère, et les habitants, silencieux, respectent le passage des gens de guerre. Toutefois chaque habitant s'en vint sur le seuil de son logis saluer ces nouveaux arrivés. Il y eut même (et c'étaient des joies à n'en pas finir) plus d'un père et plus d'une mère qui reconnurent leur fils le brigadier, leur fils le trompette ou le sous-lieutenant. La troupe alors s'arrêtait un instant pour les premières effusions; puis les passants continuaient leur chemin aux hennissements des chevaux, qui comprenaient enfin qu'ils étaient arrivés. Le commandant allait cette fois le premier, cherchant, mais en vain, quelque visage connu. Il entendit cependant à la fenêtre d'une grande maison, gardée par une sentinelle, un cri de surprise et de joie, et même il lui sembla qu'une main bienveillante envoyait à son adresse un baiser qui se sentait dans les airs: