—Il m'a semblé, disait Martin, reconnaître un ancien ami, don Corbeau?
Le voilà bien content d'échapper à l'amitié de MM. du 3e lanciers…

En effet, c'était don Corbeau. Il chantait d'une voix rauque, à la nature entière, un cantique d'actions de grâces.

—Il est parti à notre droite, et c'est d'un bon présage, disait le colonel à sa jeune femme.

Ils arrivèrent enfin dans cet enclos voisin de la ferme.

—On y peut nourrir deux vaches et un petit cheval, disait Mariette.

A peine entrés chez eux, l'orage, qui s'était un peu calmé, recommença de plus belle, et les torrents desséchés se montrèrent plus limpides que jamais. Debout à sa fenêtre, et tout pénétré de bonheur, Martin contemplait ces glorieuses tempêtes, et s'abandonnait doublement au bonheur de la sécurité présente, à tous les bonheurs de l'avenir.

VERSAILLES

O miracle de l'histoire! grandeur des souvenirs! on aurait grand'peine à vous retrouver, aujourd'hui qu'il est consacré à toutes les gloires nationales, ce palais qui avait peine à contenir la gloire d'un seul homme. Eh bien, quels que soient l'intérêt et la majesté du palais changé en musée, il y a des esprits rebelles, et nous sommes du nombre, qui regrettent les tristesses, les douleurs, la pitié, le charme enfin de l'ancien château de Versailles dans ses beaux jours. Un abîme et, que dis-je? une suite imposante de révolutions séparent le Versailles d'aujourd'hui du Versailles de 1681. Que ces vastes demeures seraient étonnées si elles pouvaient se reporter par la pensée et par le souvenir à leurs premiers jours de grandeur, quand il n'y avait à cette place chargée de pierres et de marbres que des chênes séculaires! Henri IV venait relancer le cerf, Louis XIII quittait les chênes de Saint-Germain pour les bois de Versailles, et quand la nuit le surprenait, le roi couchait dans un cabaret, sur la route.

Enfin, en 1660, le véritable enchanteur du palais de Versailles, celui qui devait élever ces murailles et les peupler d'hôtes de génie, Louis XIV paraît. A sa voix cet immense chaos est remplacé par une magnificence pleine d'art et de goût. En vain la nature, et la disposition des lieux, et l'aridité du terrain semblent mettre autant d'obstacles invincibles aux volontés du jeune monarque; présidé par Louis XIV, un conseil d'hommes de génie se réunit pour édifier ces superbes demeures. Mansart élève les plafonds que Lebrun charge de chefs-d'oeuvre; Le Nôtre dispose les jardins et répand dans ces terrains stériles des fleuves entiers, détournés de leur cours naturel par une armée de travailleurs; Girardon et le Puget peuplent ces rivages, ces bosquets, ces grottes humides, d'une armée de nymphes, de tritons, de satyres, de tous les dieux de la gracieuse mythologie; et quand enfin le palais fut bâti et digne du roi Louis XIV, Colbert, le grand Condé, tous les maîtres du dix-septième siècle en prirent possession comme de leur demeure naturelle, et avec eux tous les esprits de cette belle époque, les rois de la pensée et de la poésie. Et n'oublions pas d'autres puissances qui voyaient à leurs pieds les rois ainsi que les poètes: Henriette d'Angleterre et Mlle de La Vallière, Mme de Montespan et Mme de Maintenon.

Louis XIV, le roi de toutes les grâces et de toutes les élégances, le tout-puissant qui avait en lui-même le sentiment de toutes les grandeurs, avait fait de ce palais le seul asile qui fût digne de sa gloire, le seul abri de ses travaux et des sévères préoccupations de sa vieillesse empreinte de majesté, de tristesse et de résignation. Sa vie entière, sa florissante jeunesse, son âge mûr respecté, son déclin, derniers rayons du soleil, elle s'est écoulée dans ces murs. Eaux jaillissantes, marbres, bronzes, vieux orangers chargés de fleurs, vaste pelouse foulée par tant de rois, de reines, tant d'ambassadeurs, tant de saints évêques, tant de béantes profanes, royauté d'autrefois qui se peut suivre à la trace dans ces magnifiques jardins, il est impossible de tous saluer de sang-froid. Chaque pas que l'on fait dans ces sombres allées est un souvenir, chaque pas que l'on fait dans ce château funèbre est une élégie. En vain ces murs sont recouverts de toiles nouvelles; en vain sont-ils chargés de bas-reliefs et d'emblèmes; en vain toutes sortes de statues se tiennent debout dans ces galeries splendides…; on respire en ces lieux magnifiques je ne sais quelle senteur de mort qui épouvante.