Voici la chambre auguste où devait mourir le grand roi; le lit est orné de la draperie brodée à Saint-Cyr par Mme de Maintenon; le portrait de Madame, «une des têtes de morts les plus touchantes de Bossuet,» sourit, comme autrefois, de ce sourire attristé par tant de malheurs. La balustrade où si peu de gens avaient le droit de pénétrer, la voilà fermée à jamais; sur le prie-Dieu, une main pieuse a posé le livre de prières; le précieux couvre-pieds, en deux morceaux, a été retrouvé, une moitié en Allemagne, et l'autre part en Italie. Les deux tableaux, de chaque côté du lit, représentent une Sainte Famille de Raphaël, une Sainte Cécile du Dominiquin; le plafond peut compter parmi les miracles du grand Vénitien, Paul Véronèse; l'empereur Napoléon lui-même, au plus beau moment de ses conquêtes, a rapporté cette toile superbe de la galerie du conseil des Dix. Les portraits, inestimable ornement de ces portes du palais du Soleil, sont dignes de Van Dyck, qui les a signés.

Si plus loin, encore ébloui de ces splendeurs, vous entr'ouvrez d'une main pieuse cette porte à demi cachée, aussitôt quelle retraite austère! Là s'agenouillait Louis XIV aux pieds de son confesseur! Quelle vie bien remplie! quelle vieillesse abreuvée de chagrins! quelle mort ferme et chrétienne!

Dans cet autre appartement, qui a conservé je ne sais quel aspect funèbre malgré les peintures riantes, expira, non pas sans peines et surtout sans remords, le roi Louis XV.

C'est ainsi que, dans ce long voyage à travers les magnificences du vieux palais de Versailles, vous passez du triomphe à la défaite, de la royauté au néant. Ce roi si jeune et si brillant, adoré plus qu'un dieu, le même tout-puissant qui se promenait dans ces jardins magnifiques, au bruit de tant de jets d'eau qui se taisaient toutes les nuits, vous le verrez tout à l'heure étendu sur son lit de mort.

Vanité des vanités! vanité de la ruine et de la résurrection! Regardez! on dit que cette dévastation est l'Oeil-de-Boeuf, l'Oeil-de-Boeuf, cette antichambre à l'usage des plus humbles courtisans… Quelle solitude après tant de foule, et quel silence après tant de bruits! Où donc êtes-vous, rois du génie et de l'esprit français, Bossuet, Corneille, La Fontaine, Molière, Fénelon, Despréaux, Racine? Autant de rêves!

Nous voilà maintenant dans la chapelle, à l'heure où Bourdaloue et Massillon remplissaient ces voûtes dorées de leur voix éloquente. En vain vous chercheriez les orateurs et leur auditoire… Autant de fantômes. Le P. Bourdaloue ne viendra pas; Massillon ne viendra pas; le roi n'est plus même dans son cercueil de plomb des caveaux de Saint-Denis; Mme de Maintenon dort depuis plus d'un siècle du sommeil éternel. Chapelle inutile! et pourtant la revoilà tout entière. En ces murs silencieux brillent encore vingt-huit statues de pierre; le maître-autel est de marbre et de bronze, les murs sont chargés de bas-reliefs. La tribune a conservé ses vitraux; la voûte, à son sommet lumineux, porte encore la composition de Coypel. Ah! comme un seul homme du grand siècle remplirait ce silence, animerait ces solitudes! comme on croirait alors à cette résurrection!

Qui voyait Versailles, autrefois, assistait à la vie entière de Louis XIV. De même qu'il disait: L'État, c'est moi, le maître souverain de tant de millions d'hommes aurait pu dire: Versailles, c'est tout mon règne. Or, c'est justement ce grand règne et ce grand roi que nous allons rechercher avec le zèle et le respect de sujet fidèle et d'honnête historien.

Le palais de Versailles, dans son ensemble et dans ses moindres détails, obéissait à des règles tracées à l'avance, qu'il était impossible de franchir. Chaque homme ici présent,—et chaque dame,—avait son droit et son devoir.

Tous les pas étaient comptés; chaque place était indiquée; il y avait les grandes et les petites entrées, les privances, les capitaineries, la domesticité, les services et les honneurs.

Il ne fallait pas confondre le domestique et l'officier, les grandes charges de la couronne avec les emplois militaires, la chambre avec le cabinet, les grands appartements et les petits appartements, la grande écurie et la petite écurie, les chiens du grand veneur avec les chiens du cabinet. L'aumônerie avait ses lois et la chapelle avait les siennes. Il y avait le conseil royal des finances et le conseil des dépêches.