C'était l'heure où s'ouvraient les états de Blois, où les catholiques organisaient la suinte Ligue, où le royaume était en feu, où plus que jamais les huguenots étaient suspects. La guerre civile approchait; on l'entendait venir de toutes parts, et plus les huguenots étaient menacés, plus la reine de Navarre sollicitait la permission de rejoindre son mari. Ce fut le plus beau moment de sa vie, à vrai dire; elle était éloquente en raison de tant de menaces et de périls:
«Non, non, disait le roi de France, vous n'irez pas rejoindre un huguenot. J'ai résolu d'exterminer cette misérable religion qui nous fait tant de mal, et vous, qui êtes catholique et fille de France, je n'irai pas vous exposer aux vengeances de ces traîtres.»
Plus il parlait, plus il menaçait, plus le danger était grand d'une fuite à travers la France, et plus la jeune reine était résolue à ne pas demeurer dans une cour où le nom de son mari était chargé de tant de malédictions.
Mais que faire et que devenir? Comment échapper à cette surveillance de tous les jours? La jeune reine imagina de se faire commander, par les médecins, une saison aux eaux de Spa, et le roi, cette fois, consentit au départ de sa soeur, par une arrière-pensée qu'il avait d'être agréable aux Flamands et de reprendre en temps opportun les Flandres au roi d'Espagne. A cette ouverture, Henri de France fut ébloui, et s'écria soudain:
«O reine, ne cherchez plus; il faut que vous alliez aux eaux de Spa. Vous direz que les médecins vous les ont ordonnées, qu'à cette heure la saison est propice, et que je vous ai commandé d'y aller. Bien plus, la princesse de la Roche-sur-Yon m'a promis de vous accompagner.»
Voilà comment ce bon sire fut dupe de son ambition d'avoir les Flandres. La reine mère, de son côté, ne vit, tout d'abord, que l'avantage de cette grande conquête et, sans soupçonner à sa fille une arrière-pensée, elle consentit à son départ. Comme elle avait toujours en sa réserve politique un projet caché, elle fit prévenir, par un courrier, le gouverneur des Flandres pour le roi d'Espagne, en demandant les passeports nécessaires pour ce long voyage. Or, le gouverneur des Flandres n'était rien moins que ce célèbre, ce fameux don Juan d'Autriche, vainqueur à Lépante, et qui comptait parmi ses soldats ce vaillant et divin génie appelé Michel Cervantes.
La reine mère, en ce moment, se rappelait l'éblouissement de don Juan d'Autriche à l'aspect de sa fille Marguerite, et comme, en plein Louvre, il l'avait comparée aux étoiles, avec une ardeur toute castillane: «Allez, ma fille, et songez aux intérêts de la France!» disait la reine mère, et déjà, dans sa pensée, elle voyait don Juan d'Autriche offrir à la belle voyageuse au moins les domaines de l'évêque de Liège, dans lesquels murmuraient doucement ces belles eaux de Spa, salutaires fontaines encore inconnues, réservées à une si grande célébrité.
Ainsi, pendant que la reine mère et le roi s'en allaient à Poitiers chercher l'armée de M. de Mayenne, afin de la conduire en Gascogne contre le roi de Navarre et les huguenots, la reine Marguerite allait, à petites journées, dans ces Flandres qu'elle ne songeait guère à conquérir. Elle était accompagnée en ce beau voyage de Mme princesse de la Roche-sur-Yon, de Mme de Tournon, sa dame d'honneur, de Mme de Mouy de Picardie, de Mme de Castelaine de Millon, de Mlle d'Atrie, de Mlle de Tournon, et de sept ou huit autres demoiselles des meilleures maisons. A cette suite royale s'étaient réunis M. le cardinal de Senoncourt, M. l'évêque de Langres, M. de Mouy, enfin toute la maison de la reine, à savoir: le majordome et le premier maître d'hôtel, les pages, les écuyers et les gentilshommes. La compagnie était jeune, élégante; elle faisait peu de chemin en un jour; elle fut la bienvenue, et trouva toutes sortes de louanges sur son passage:
«J'allois en une littière faite à piliers doublez velours incarnadin d'Espagne en broderie d'or et de soye nuée à devise. Cette littière étoit toute titrée et les vitres toutes faites à devise; y ayant, ou à la doublure ou aux vitres, quarante devises toutes différentes, avec les mots en espagnol, en italien, sur le soleil et ses effets; laquelle étoit suivie de la littière de Mme de la Roche-sur-Yon et de celle de Mme de Tournon, ma dame d'honneur, et de dix filles à cheval avec leur gouvernante, et de six carrioles ou chariots, où alloit le reste des dames et femmes d'elle et de moy.»
Écoutez la belle voyageuse; elle vous dira que tout cet appareil était fait uniquement pour augmenter le respect des peuples et l'admiration de l'étranger. Cependant, les villes sur la chemin du cortège avaient grand'peine à donner une hospitalité convenable à tant de princes, de princesses ou de seigneurs. Les campagnes étaient ruinées de fond en comble, et le paysan, dans ses champs dévastés, voyant passer tant de splendeurs inutiles, se demandait s'il n'était pas le jouet d'un rêve.