Arrivée à la frontière du Cambrésis, la princesse errante trouva un gentilhomme que lui envoyait l'évêque de Cambrai. Ce gentilhomme annonça que son maître allait venir, et l'évêque, en effet, se montra, lui et sa suite, vêtus comme des Flamands, et beaucoup plus Espagnols que Français. Que dis-je? Ils se vantaient d'être les amis et les envoyés de ce même don Juan d'Autriche, un des grands admirateurs de la princesse, avant qu'elle ne fût reine de Navarre. Du milieu des fêtes du Louvre, et de tant d'intrigues de la cour des Valois, don Juan n'avait rapporté que l'image et le souvenir de la reine Marguerite. A la nouvelle de son voyage, il était accouru au-devant de la princesse, et il vint l'attendre aux portes de Cambrai, une grande cité fortifiée, et des plus belles de la chrétienté par sa citadelle et par ses églises. Il y eut, le même soir de cette entrée, une grande fête au palais épiscopal, un festin suivi d'un grand bal, le bal suivi d'une collation de confitures. La jeune reine eut, ce même soir, pour la conduire, le gouverneur du château fort.

En ce temps-là, Cambrai appartenait encore à l'Espagne, et s'il n'eût fallu qu'un sourire, une bonne parole, pour s'emparer de ce dernier rempart de l'Espagne et donner à la France une si belle cité, Marguerite eût fait volontiers ce grand sacrifice. Au moins, si elle ne prit pas la ville, elle eut le grand talent de savoir comment on la pouvait prendre. Elle s'inquiéta de ses défenses; elle voulut connaître le nombre et la profondeur des fossés; comment la citadelle était gardée, et quels en étaient les côtés vulnérables. A toutes ces questions, faites avec un art digne de la meilleure élève de Catherine de Médicis, le gouverneur de Cambrai, qui voulait être agréable à tout prix, eut la condescendance de répondre. Il fit plus, il accepta la proposition que lui fit la jeune reine de l'accompagner jusqu'à Namur, et dans ce voyage, qui ne dura pas moins de douze jours, elle abattit le peu de résistance et d'orgueil qui restaient dans l'esprit du gouverneur. Malheureusement, don Juan veillait sur toute chose. Il n'eut rien refusé à la belle voyageuse, mais il n'était pas homme à lui donner un pouce de terrain dans les terres qui appartenaient à l'Espagne.

Et cependant, toutes ces villes flamandes luttaient de courtoisie. Elles étaient beaucoup plus riches que les villes françaises, et d'une hospitalité vraiment royale. A Valenciennes, Marguerite admira les belles places, les belles églises, les fontaines d'eau jaillissante; elle et sa suite furent frappées d'étonnement au carillon harmonieux de toutes ces belles horloges, dont chacune exhalait son cantique dans les airs doucement réjouis. Ces Flandres ont de tout temps excellé dans ces récréations à l'usage d'une ville entière. Elles aimaient la parade publique, les jardins, les musées, la fête à laquelle chacun prend sa part. Elles aimaient la justice et la gaieté; elles exécraient l'Espagne et les Espagnols. Le nom de Philippe II et celui du digne exécuteur de ses terribles volontés, le duc d'Albe, retentissaient dans les coeurs flamands comme un remords. Ils pleuraient le comte d'Egmont, décapité avec le comte de Horn, comme s'ils eussent été participants à son meurtre.

De ces cruels souvenirs leurs fêtes étaient troublées; mais sitôt qu'ils possédèrent la reine Marguerite, ces pays maltraités oublièrent, pour un instant, leur cruel ressentiment. Ce fut à qui serait le plus hospitalier pour la princesse, et les plus belles Flamandes, familières et joyeuses (c'est leur naturel), accoururent au-devant de l'étrangère avec tant de grâce et d'honnêteté, qu'elles la retinrent pendant huit jours. L'une d'elles, la principale de la ville, nourrissait son enfant de son lait, et comme elle était assise à table à côté de Marguerite, la princesse admira tout à son aise la belle Flamande et le costume qu'elle portait:

«Elle étoit parée à ravir et couverte de pierreries et de broderies, avec une rabille à l'espagnole de toile d'or noire, avec des bandes de broderie de canetille d'or et d'argent, et un pourpoint de toile d'argent blanche en broderie d'or, avec de gros boutons de diamants (habit approprié à l'office de nourrice).»

Ainsi faite, elle était éblouissante; mais écoutez la suite et le couronnement du festin. Quand on fut au dessert, la jeune mère eut souci de son nourrisson et fit signe qu'on le lui apportât. «On lui apporta l'enfant, emmailloté aussi richement qu'estoit vestuë la nourrice. Elle le mit entre nous deux sur la table, et librement donna à teter à son petit. Ce qui eust été tenu à incivilité à quelqu'autre; mais elle le faisoit avec tant de grâce et de naïveté, comme toutes ses actions en étoient accompagnées, qu'elle en reçut autant de louanges que la compagnie de plaisir.» Si vous aimez les tableaux flamands, en voilà un tracé de main de maître, avec une extrême élégance, et c'est grand dommage que dans ces Flandres, fécondes en grands artistes, pas un n'ait songé à reproduire sur une toile intelligente un si charmant spectacle.

Or, la reine Marguerite, ayant dompté le gouverneur de Cambrai, vint facilement à bout des dames de Mans:

—Comment donc, leur dit-elle, ne pas vous aimer, vous trouvant toutes françaises?

—Hélas! répondaient ces dames, nous étions Françaises autrefois! Nous savons la France aussi bien que les Français; nous la regrettons, nous la pleurons, mais les Espagnols sont les plus forts. Dites cela, Madame, à votre frère le roi de France, afin qu'il nous vienne en aide, et dites-lui que s'il fait un pas, nous en ferons deux, tant nous sommes disposés à reconnaître, à saluer sa couronne.

Ainsi ces dames parlaient sans crainte, et conspiraient franchement, sans perdre une sarabande, une chanson. Le lendemain, Marguerite, avant son départ, s'en fut visiter un béguinage, qui est une espèce de couvent, composé de quantité de petites maisons dans lesquelles sont élevées de jeunes demoiselles par des religieuses savantes. Elles portent le voile jusqu'à vêpres, et, sitôt les vêpres dites, elles se parent de leurs plus beaux atours, et s'en vont dans le plus grand monde, où elles trouvent très bien leur place.