—Puisque vous avez beaucoup voyagé, qu'avez-vous vu de plus étonnant dans vos voyages?

—À Bristol, j'ai vu une corde de potence se casser sous le poids du patient; en Espagne, j'ai vu un inquisiteur refuser de brûler un juif; à Paris, j'ai vu un espion de police s'endormir à la porte d'un conspirateur; à Rome, j'ai acheté un pain qui pesait une once de trop. Voilà tout.

—Vous qui savez si bien ce que c'est que le bonheur, sauriez-vous par hasard ce que c'est que la vertu?

—Je n'en sais rien, reprit-il.

—J'en suis fâché, répondis-je; j'aurais beaucoup tenu à votre définition; et je repris mon air soucieux.

L'instant d'après j'aperçus mon mendiant debout devant moi; il tenait son bâton d'une main; de l'autre main il fit un geste solennel:

—Maître! reprit-il, pourquoi donc vous désespérer? Si nous ne savons ni vous ni moi ce que c'est que la vertu, il y a peut-être des gens qui le savent pour nous; je les interrogerai, si vous le désirez, et si vous croyez que monsieur le préfet de police le permette.

—Interroge! lui dis-je, et sois tranquille: demander à un homme ce que c'est que la vertu, ce n'est pas lui demander sa bourse; il n'y a que cette dernière question qui soit indiscrète.

Le vagabond s'avança au milieu du grand chemin avec la hardiesse d'un coquin qui se sent soutenu par un honnête homme; le jarret tendu, la tête haute, l'œil fixe, et sa large bouche assez entr'ouverte pour montrer un énorme râtelier de trente-deux dents tout au moins.

Sur ces entrefaites, deux hommes passèrent; l'un était un usurier, et l'autre sa victime:—Qu'est-ce que la vertu? leur cria le vagabond avec une voix de tonnerre.