—Vous, pendu!
—Oui, j'ai été pendu, et encore pour ma dévotion. J'étais caché dans un de ces impénétrables défilés qui bordent Terracine, quand un beau soir (la lune s'était levée si brillante et si pure!) je me ressouvins que depuis longtemps je n'avais pas offert le dixième de mon butin à la madone. Justement c'était la fête de la Vierge; toute l'Italie ce jour-là avait retenti de ses louanges, moi seul je n'avais pas eu de prière pour elle; je résolus de ne pas rester plus longtemps en retard; je descendis rapidement la vallée, admirant le brillant reflet des étoiles dans le vaste lac, et j'arrivai à Terracine au moment où la nuit était le plus éclairée. J'étais tout entier à la madone; je traversai la foule des paysans italiens qui prenaient, sur leurs portes, le frais du soir, sans songer que tous les yeux étaient sur moi. J'arrivai à la porte de la chapelle; un seul battant était ouvert, sur l'autre battant était affichée une large pancarte: c'était mon signalement, et ma tête était mise à prix! J'entrai dans l'église, une église de notre pays catholique et chrétien, avec ses arceaux découpés, sa mosaïque vivante, son dôme aérien, son autel de marbre blanc, son doux parfum, et les derniers sons de l'orgue visitant le moindre écho tour à tour. La sainte image de la madone était entourée de fleurs; je me prosternai devant elle, je lui offris sa part de mon butin: une croix de diamants qui avait été portée par une jeune comtesse d'Angleterre, femme hérétique, diamants d'une belle eau; un petit coffre espagnol d'un travail précieux; un beau collier de perles, enlevé à une galante dame de France qui riait aux éclats, et qui, par-dessus le marché, m'envoya un baiser. La Vierge parut satisfaite de mon hommage; il me sembla qu'elle me souriait avec bonté, et qu'elle me disait:—Bon voyage, Pédro! je t'enverrai de bons voyageurs dans les montagnes. Je me relevai plein de sécurité et d'espérance, et déjà je reprenais le chemin de ma maison, quand je me sentis violemment saisi par derrière; les sbires m'entraînèrent dans une prison dont je ne pouvais m'échapper, car il n'y avait là ni une femme ni une jeune fille, et il ne me restait pas un paolo pour payer le geôlier.
—Et vous fûtes pendu, mon brave?
—Je fus pendu le lendemain, honneur rendu à mon courage et à ma renommée. Quelques heures suffirent pour élever le gibet et pour appeler un bourreau. Le matin on vint me prendre, on me fit sortir de mon cachot, et à la dernière grille je trouvai des pénitents blancs, des pénitents noirs, gris, chaussés, pieds nus; ils tenaient à la main une torche allumée; leur tête était couverte d'un san benito qui lançait une flamme sinistre; vous les eussiez pris pour autant de fantômes; devant moi, quatre prêtres, murmurant les prières des morts, portaient une bière; je marchai bravement à la potence. La potence était honorable; c'était un grand chêne frappé de la foudre, qui s'élevait sur un léger monticule; de blanches marguerites formaient un tapis de fleurs au pied de l'arbre; derrière moi s'élevaient les heureuses montagnes toutes remplies de mes exploits. Je saluai, non sans douleur, mon beau domaine; sur le devant de la potence se déroulait un précipice où tombait, avec un sourd murmure, un torrent rapide dont l'humide vapeur arrivait jusqu'à moi; autour de l'arbre funeste tout était parfum et lumière. Je m'avançai sans trembler au pied de l'échelle, et j'allais me livrer tout à fait, lorsqu'un dernier coup d'œil jeté sur mon cercueil me fit reculer de deux pas:—Ce cercueil n'est pas assez grand pour contenir tout mon corps, m'écriai-je; on ne me pendra pas si je n'en vois arriver un autre de ma taille. Et je pris un air si résolu que le chef des sbires s'approchant:—Mon cher fils, me dit-il, assurément vous auriez raison de vous plaindre si ce coffre devait vous contenir tout entier; mais, comme vous êtes très-connu dans le pays, nous avons décidé, quand vous serez mort, de vous faire couper la tête et de l'exposer au point le plus élevé de nos remparts.
La raison était sans réplique. Je montai à l'échelle; en un clin d'œil je fus sur le haut de la potence; la vue était admirable. Le bourreau était novice, de sorte que j'eus le temps de contempler tout à l'aise cette foule qui pleurait sur moi. Quelques jeunes gens tremblaient de fureur, les jeunes filles étaient en larmes; les paysans me regrettaient comme un brave homme qui savait très-bien prélever la dîme sur les voyageurs qui voulaient voir, sans payer, les églises, le soleil, les femmes, le pape et les princes de l'Italie; les sbires seuls se réjouissaient ouvertement. Au milieu de cette foule se tenait, les bras croisés, Francesco, notre digne capitaine; son regard me disait:—Courage aujourd'hui, demain vengeance! Cependant, en attendant l'exécuteur, je me promenais sur la potence, au-dessus du précipice; un léger zéphyr agitait doucement la corde fatale.—Tu vas te tuer! criait le bourreau; attends-moi. Il arriva enfin au sommet de l'échelle; mais il avait le vertige, ses jambes tremblaient; cette cascade au-dessous de lui, cet éclatant soleil au-dessus de sa tête, tous ces regards de pitié pour moi et de haine pour lui, toutes ces causes réunies troublaient ce malheureux jusqu'au fond de l'âme. Enfin, et d'une main tremblante, il me mit la corde au cou, il me poussa dans l'abîme; il tenta d'appuyer son ignoble pied sur mes épaules; mais ces épaules sont fermes et fortes, un pied d'homme n'y peut laisser d'empreinte; celui de mon bourreau glissa, le choc fut violent; d'abord il s'arrêta au bout de la potence avec ses deux mains, puis une de ses mains faiblit, et l'instant d'après il tomba lourdement dans la fondrière, et il fut emporté par les flots.
Tel fut le récit du pendu.
Cette potence si riante, cette scène de mort si gaiement racontée, m'intéressaient au dernier point; jusqu'ici je n'avais pas imaginé que la potence pût devenir un agréable sujet d'amusants souvenirs; jamais je n'avais vu colorer la mort de pareilles couleurs; au contraire, parmi ceux qui ont exploité cette mine féconde en sensations, c'est à qui rembrunira le tableau, à qui ensanglantera la scène, comme si dans notre vie sociale la peine de mort n'était pas une action vulgaire, une espèce d'amende à payer dont on a toujours le montant sur les épaules, rien de plus. Or, telle était la loyauté de notre bandit; il savait que la potence était la contre-partie de sa profession, il savait que la société italienne lui avait dit tacitement:—Je te permets de piller, de voler et même de tuer des Anglais et des Autrichiens, à condition que, si tu nous forces à te prendre, tu seras pendu; cette condition, il l'avait acceptée, et il avait dans l'âme trop de justice pour s'en plaindre. Je voulus donc savoir ce qu'il était devenu depuis qu'il avait été pendu; à ma prière, il continua son récit:
—Je me souviens fort bien de la moindre sensation, me dit-il, et ce serait à recommencer dans une heure, que je ne m'en inquiéterais pas plus que de cela. Dès que j'eus la corde au cou et que je fus tombé dans le vide, je sentis d'abord un assez grand mal à la gorge, puis je ne sentis rien; l'air arrivait à mes poumons lentement, mais la moindre parcelle de cet air balsamique et bienfaisant retenait ma vie; et d'ailleurs, légèrement balancé dans cet espace aérien, je me sentais bercé par une main invisible. Le bruit à mon oreille, c'étaient les divines mélodies du ciel; ce souffle tiède et pur sur mes lèvres brûlantes, c'était le baiser de ma bien-aimée; je voyais les objets comme à travers un voile de gaze; c'était un lointain lumineux comme si le paradis eût été tout au bout de ma vision. À coup sûr, la sainte Vierge me venait en aide, car j'étais son martyr. Et puis n'avais-je pas mon scapulaire et les cheveux de Maria sur mon cœur? Tout à coup, l'air me manqua, je ne vis plus rien, je ne sentis plus de balancement; j'étais mort!
—Pourtant, lui dis-je, vous voilà de ce monde plus que jamais, et très-peu disposé à en sortir.