En même temps nous entrions dans Paris.
L'entrée de Paris, par la barrière du Bon Lapin, est peut-être la plus agréable, quoique la plus modeste de toutes les entrées parisiennes. Vous arrivez à travers les champs, vous traversez une vaste plaine où manœuvre la cavalerie chaque matin; vous entrez dans une étroite allée, vous laissez à votre gauche la Grande Chaumière et toutes les guinguettes qui l'avoisinent, et tout d'un coup vous vous trouvez en présence du beau jardin du Luxembourg, aimable et tranquille promenade de ces quartiers lointains. Mon Italien m'interrogeait à chaque pas, s'étonnant de tout, tantôt des vieilles femmes qui encombraient le jardin, tantôt des jeunes pairs de France qui venaient faire des lois, la cravache à la main et l'éperon au talon; cette vaste salle de spectacle et cette Sorbonne si mesquine, ces grands hôtels en simple pierre et pas une statue de marbre, pas un homme occupé à se chauffer au soleil; des lazzaroni travaillant comme des forçats, d'autres lazzaroni chantant dans la rue d'une voix fausse accompagnée d'un instrument plus faux encore; d'horribles gravures coloriées à la porte des vitriers; des pots de terre sans élégance, rien d'antique; des rues étroites, un air infect, de jeunes filles chargées de misère et sans sourire, des marchands de poisons à toutes les rues, et pas une madone! Le bandit était consterné:—Quel métier vais-je donc faire ici pour vivre? me dit-il avec une inquiétude visible.
—Avant tout, que savez-vous faire? lui demandai-je, un peu embarrassé moi-même de sa personne.
—Rien, me dit-il; seulement je ferais de la meilleure musique, de la meilleure peinture, de plus belles statues en marbre; je garderais mieux un palais que tous ceux que j'ai vus jusqu'à présent; et quant à vos marchands de poisons, voici un poignard qui vaut mieux que toutes leurs drogues, ajouta-t-il avec un énergique sourire.
—Si vous n'avez pas d'autre ressource, je vous plains bien sincèrement, mon maître; nous avons sur les bras quinze mille peintres, trente mille musiciens, et je ne sais combien de poëtes qui ne sont pas trop bien dans leurs affaires;—pour ce qui est de votre poignard, je vous conseille de le laisser en repos, car cette fois vous seriez pendu à une potence dont la corde ne casse jamais.
—Cependant, sans me vanter, je ne chante pas mal une chanson d'amour. Quand j'étais à Venise, c'était, parmi les seigneurs les plus galants, à qui me confierait la conduite de sa sérénade, et je la menais si galamment, que plus d'une fois il m'est arrivé d'achever pour mon propre compte l'entreprise que j'avais commencée pour autrui.
—La sérénade serait le plus sot des métiers parmi nous. En France, il n'y a qu'une manière sûre de prendre une femme, c'est de lui donner quelque chose; toutes les chansons du monde n'y feraient rien. Tu serais Métastase en personne, qu'elles ne feraient que rire, pauvre diable, des sons lamentables de ta guitare et des chants mélodieux de ton amour dans une nuit d'été.
—En ce cas-là, reprit le jeune homme en relevant la tête, j'irai demander du service au roi de France, je lui montrerai comment je sais manier une carabine et me faire obéir d'un bataillon: s'il veut me prendre à son service, je m'engage à monter la garde au plus fort de l'été sans parasol, comme le plus hardi bandit.
—Apprenez, mon brave, qu'on ne parle pas au roi de France. D'ailleurs, pour ce qui est de votre talent sur la carabine, vous trouverez chez nous deux cent mille hommes, payés à cinq sous par jour, qui s'en servent aussi bien que vous; il faut enfin que vous sachiez qu'il n'y a dans le monde qu'une nation étrangère qui ait le droit de garder le roi, et depuis la Ligue on n'a jamais pensé aux Italiens.
—Ah! dit le bandit en fronçant le sourcil, la misérable nation qui n'est pas assez riche pour nourrir une bonne compagnie de brigands, avec un chef! Si vous aviez l'honneur d'en posséder une seule, tant pis pour Maria! ce soir même j'irais faire la cuisine à vos bandits, et je serais le bien-venu.