L'occasion arriva bientôt. Un jour, un jour d'automne, à la fin de toute feuillée, quand vous sentez venir l'hiver et ses frimas, nous étions réunis à la campagne dans un vaste salon froid et pluvieux. La société était nombreuse, mais les membres qui la composaient n'étaient guère animés les uns pour les autres de cette sympathie active qui rapproche les hommes et qui ne leur permet pas de compter les heures qui s'enfuient. Au milieu de la chambre, les dames, silencieuses et complètement isolées, s'occupaient d'ouvrages à l'aiguille. Les hommes se parlaient à de longs intervalles sans avoir rien à se dire; bref, la soirée était perdue, si cette grande question de la peine de mort ne fût venue jeter une passion intéressante au milieu de tout ce désœuvrement. Le choc devint électrique: chacun avait en réserve son argument tout prêt pour ou contre, chacun parlait de toute la force de ses poumons et sans attendre que son tour fût venu; pour moi, j'attendais, en homme habile, que ce premier bruit se fût apaisé, et dès que je jugeai l'instant propice, je racontai l'histoire de mon pendu.
Mon histoire produisit peu d'effet; elle n'était vraie et croyable que dans la bouche du bandit italien; racontée par moi, c'était un conte sans vraisemblance. À ce sujet, la discussion reprenait de plus belle; déjà mes adversaires, c'est-à-dire les adversaires de la peine de mort, retranchés derrière ce grand mot: l'humanité! comme derrière un rempart inaccessible, avaient à ce point l'avantage, que personne n'osait plus prendre ma défense, lorsqu'au plus fort des clameurs contre la fausseté de mon récit, je rencontrai un secours tout-puissant.
C'était un vénérable musulman. Du fond du sofa bourgeois, économiquement recouvert d'une indienne passée, dans lequel il était plongé, il leva sa tête ornée d'une longue barbe blanche, et reprenant gravement la conversation ou je l'avais laissée:—Je veux bien croire, nous dit-il, que cet Italien a été pendu, puisque moi-même j'ai été empalé!
À ces mots, il se fit tout à coup un grand silence; les hommes se rapprochèrent du narrateur; les dames, oubliant leur aiguille, prêtèrent une oreille attentive. Vous avez peut-être remarqué des femmes en groupe, écoutant un récit qui les intéresse; alors vous avez souvent admiré cette physionomie qui s'anime, cet œil qui s'ouvre de toute sa grandeur, ce sein qui s'arrête tout court, ce joli cou qui se dresse comme le cou du cygne, et ces deux mains oisives qui retombent nonchalamment: voilà ce que j'admirais moi tout seul, en attendant qu'il plût au Turc de commencer.
—Que Mahomet soit loué! dit-il; mais une fois dans ma vie j'ai pénétré chez les épouses sacrées de Sa Hautesse!
Ici l'attention devint plus grande; je remarquai une jeune fille de quinze ans qui écoutait, assise à côté de sa mère; elle fit semblant de reprendre son ouvrage. Quand on travaille on n'écoute pas.
—Je me nomme Hassan, reprit le Turc; mon père était riche, et je le suis. En véritable musulman, je n'ai eu qu'une passion dans ma vie, c'est la passion des femmes. Mais autant j'étais passionné, autant j'étais difficile dans mes choix. C'était en vain que je parcourais tous les marchés les plus célèbres, je n'en trouvais aucune assez belle pour moi. Chaque jour on me faisait voir de nouvelles esclaves, des femmes noires comme l'ébène, d'autres femmes blanches comme l'ivoire; celle-ci venait de la Grèce, le pays des belles filles, mais elle était tout en larmes; celle-là venait de France, mais elle me riait au nez et elle me tirait par la barbe.—Tu n'as donc rien de plus beau, disais-je au marchand d'esclaves?—Mais souviens-toi, Hassan, qu'il ne faut pas tenter Dieu. Certes, la femme est une belle créature, mais il ne faut pas la vouloir plus belle que Dieu ne l'a faite. Ainsi parlait le marchand d'esclaves; il avait raison, le digne homme; il ne vantait pas sa marchandise, il la vendait comme il l'avait. Moi, cependant, je voulais tout simplement l'impossible; si bien qu'un soir, poussé par mon envie, je me mis à franchir les remparts du palais impérial.
Je ne songeais pas à me cacher, j'escaladai les murs de Sa Hautesse comme si elle n'eût eu à son service ni janissaires, ni muets, et par conséquent je ne fus aperçu de personne. Je pénétrai heureusement à travers les trois enceintes impénétrables qui défendent le sacré sérail; puis enfin quand revint le jour, je plongeai un regard téméraire dans ce sanctuaire inviolable. Ma surprise fut grande lorsqu'à la lueur blanche et pâle du premier soleil je pus juger que les femmes du successeur de Mahomet ressemblaient à toutes celles que j'avais vues. Mon imagination désabusée ne pouvait croire à cette triste réalité, et je commençais à me repentir de mon entreprise, quand tout à coup je fus saisi par les gardes du palais.