Non-seulement il y allait de ma tête, mais encore il y allait de la vie de ces malheureuses femmes que j'avais surprises dans leur sommeil: on résolut de ne point parler de cette souillure à Sa Hautesse; et cependant, entraîné sans bruit hors de l'enceinte formidable, je fus conduit au supplice que j'avais mérité.
Peut-être, Messieurs, ne savez-vous pas ce que c'est que le pal? C'est un instrument aigu placé sur le haut de nos minarets, et qui ne ressemble pas trop mal à ces flèches de paratonnerres que vous avez inventées, vous autres Européens, comme pour défier le destin jusque dans les nuages. Il s'agissait de me mettre à cheval sur ce pal effilé, et pour mieux me faire garder l'équilibre, on m'attacha à chaque pied deux boulets en fer. La première douleur fut cruelle; le fer s'enfonçait lentement dans mon corps; et le deuxième soleil, dont les rayons plus brûlants frappaient sur les dômes étincelants de Stamboul, ne m'aurait peut-être pas trouvé vivant à l'heure de midi, si mes boulets ne se fussent détachés de chaque pied; ils tombèrent avec fracas; ma torture devint alors plus supportable, et je me mis à espérer que je ne mourrais pas. Rien n'égale en beauté le spectacle que j'avais sous les yeux: une mer immense, entremêlée de petites îles revêtues de verdure, et sillonnée dans tous les sens par les vaisseaux de l'Europe. De la hauteur où j'étais placé, je compris que Constantinople était la reine des villes. À présent, je planais au-dessus de la cité sainte; je voyais à mes pieds ses brillantes mosquées, ses palais romains, ses jardins suspendus dans les airs, ses vastes cimetières, refuges tranquilles des buveurs d'hydromel. Dans ma reconnaissance, j'invoquai le Dieu des croyants. Sans doute ma prière fut entendue, car un prêtre chrétien me délivra au péril de ses jours; il m'emporta dans sa cabane et me sauva. À peine guéri, je retournai dans mon palais; mes esclaves se prosternèrent à mes pieds. J'achetai, le lendemain, les premières femmes qui se présentèrent; je rechargeai ma longue pipe d'écume, je la trempai dans l'eau de rose, et si je pensai quelquefois aux muets de Sa Hautesse et à leur supplice, c'était pour me rappeler tout haut qu'il faut acheter les femmes comme elles sont, et que si le Prophète ne les a pas faites plus belles, c'est que le Prophète n'a pas voulu.—Allah est grand!
Ainsi parla le Turc; ce long récit l'avait fatigué; il retomba nonchalamment sur les coussins de la bergère, et il reprit la voluptueuse attitude d'un bon croyant qui fume sa pipe à l'heure de midi. Dans cette attitude, si j'étais peintre, je peindrais le calme et le bonheur. À mon sens, rien n'exprime le repos comme un heureux enfant de Mahomet couché sur un tapis de Perse, sans peine, sans désirs, sans rêve, et dans cet heureux sommeil de l'Orient qui ne vous force même pas à fermer les yeux, comme si c'était déjà une trop grande violence pour un mortel.
Ainsi parla le Turc: J'ai remarqué souvent qu'une histoire intéressante et bien racontée disposait merveilleusement les esprits et changeait souvent la face d'une conversation, de l'ennui au plaisir. Une fois entré dans un salon, que voulez-vous qu'on fasse, sinon se glorifier soi-même et décrier les absents? Ainsi donc, après ce premier récit, la soirée prit une face nouvelle; chacun se rapprocha de son voisin, et, bien plus, la maîtresse du logis, étouffant la voix d'une économie parcimonieuse qui lui reprochait d'ouvrir son bûcher avant que l'almanach n'eût annoncé positivement l'hiver, parla de nous faire un peu de feu. La proposition fut acceptée avec mille bravos unanimes: en un clin d'œil la cheminée fut débarrassée de son rempart de papier gris; le sarment embrasé fit reluire les chenets de cuivre, en même temps que tous les visages, égayés et ranimés par cette douce chaleur, annonçaient une satisfaction inattendue. Il y a tout un poëme descriptif dans le premier feu de ce dernier jour d'automne, qui vous donne à l'improviste un avant-goût des plaisirs flamboyants de l'hiver.
Cependant le feu brillait dans l'âtre ranimé; au moment où la flamme blanche et bleue, précédée d'une bonne odeur de sapin, jetait son plus grand éclat, elle se porta subitement sur un jeune homme qui n'avait pas encore parlé. Il était assis dans un coin et semblait ne prendre part à la conversation que pour en relever de temps à autre les traits saillants par un sourire moitié affable, moitié moqueur, de sorte qu'à l'instant même tout l'intérêt fut autour de cet homme. D'ailleurs il était jeune et beau, son œil était noir, et tout révélait en lui l'homme de goût et l'homme d'esprit, qui dans le monde ne se regarde comme supérieur ou comme inférieur à personne. Au premier abord et à la curiosité des regards, notre jeune homme comprit qu'on lui demandait une histoire. Aussitôt, sans se faire plus longtemps prier, il appuya son bras sur le siége d'une jeune femme qui était presque assise devant lui, et, la tête penchée à côté de cette tête fraîche et jolie, il commença son récit avec une voix si douce et si pure, que vous auriez dit que c'était la jeune femme qui parlait, si ses lèvres entr'ouvertes n'eussent pas été parfaitement immobiles, si elle-même elle n'eût pas pris l'attitude du plus entier recueillement.
—Je crains bien, Mesdames, dit le jeune homme... Cette dérogation inattendue à cette règle sociale qui exige qu'on dise toujours messieurs quand on parle en public, parut une nouveauté piquante dont ces dames surent bon gré au narrateur. En effet, par cette tactique habile le jeune homme se donnait les honneurs d'un tête-à-tête féminin, et s'isolait du reste de l'assemblée; il y eut donc un murmure d'approbation qui le força à recommencer sa phrase: en homme d'esprit, il la recommença tout autrement.
—Pour moi, reprit-il, je n'ai été que noyé; mais les circonstances de ma mort sont assez étranges. Quelques-uns de vous connaissent sans doute, hors des murs de Lyon, un des plus beaux paysages qui soient sous le soleil.
C'était un jour d'été, un de ces jours où le ciel est entièrement bleu, à l'air chaud et pur. J'étais mollement couché sur les bords du fleuve, ou plutôt sur les bords de ce rivage mixte qui voit tout à coup la Saône s'unir aux flots du Rhône, ses flots limpides résister d'abord aux flots jaunâtres de son amant, résister plus mollement ensuite, puis enfin, s'avouant vaincue, se mêler entièrement à cette onde maîtresse et rouler dans le même lit. À cette heure de midi, la chaleur était accablante, l'onde était limpide; j'étais couché sur le gazon du rivage, entre le sommeil et la veille, et dans l'état de béatitude d'un homme qui a pris de l'opium; que vous dirai-je? À force de contempler cette vaste nappe d'eau qui de loin me paraissait si paisible et si calme, je crus découvrir dans le fond de la rivière, assise sur un quartier de roche, je ne sais quelle idéale et jeune beauté qui me tendait les bras avec un doux regard. Le charme était inexprimable. La vision se balançait mollement dans le miroir des eaux; un vieux tilleul du rivage protégeait cette jeune tête des blanches fleurs qui le décoraient, et de ses feuilles vertes il lui faisait un vêtement diaphane. J'étais sur le bord du fleuve, immobile, enchanté, saisi par un amour indicible, réalisant tous les rêves d'une première jeunesse; il me sembla que j'étais le héros du Tasse, le beau Renaud arrêté dans les jardins d'Armide, au bord de ces bassins de marbre où les nymphes délirantes chantaient l'amour en se balançant dans l'onde argentée; ces belles femmes, du fond de ce cristal limpide, me tendaient leurs bras et leurs sourires;—je succombai!