Déjà j'étais dans le fleuve, et ni la fraîcheur de l'eau, ni la force irrésistible qui soudain me saisit et m'entraîna, ni la fuite de ma déesse diaphane, ne purent m'arracher à mon rêve poétique; je nageais au milieu de ces deux grands fleuves, le Rhône et la Saône, qui se disputaient mon corps comme une proie. Sans songer aux périls qui m'attendaient, je me laissais aller complaisamment à leurs efforts; tantôt je me trouvais mollement bercé, dans les bras de la Saône, tantôt le Rhône m'arrachait violemment à ces douces étreintes, et m'entraînait avec furie; d'autres fois, placé sur les confins de ces deux puissances rivales, emporté par l'une, arrêté par l'autre, j'étais immobile, et alors ma vision me revenait aussi belle, aussi riante, aussi jeune; un instant elle fut si près de moi que je me précipitai pour la saisir. J'ignore ce que je devins alors, à quel bonheur je fus admis, à quelle indicible récompense je fus appelé; mais après un jour tout entier de cette extase, je me réveillai dans la grange d'un villageois; la nuit descendait des montagnes, les bœufs rentraient dans leur étable en poussant de mélancoliques mugissements; ma tête était soutenue par un de ces beaux et vigoureux rameurs du Rhône, comme on en voit encore beaucoup dans mon village de Condrieu; partout ailleurs, ces hardis navigateurs, hommes dégénérés, sont devenus de timides et astucieux marchands; ils n'ont pas conservé dans leurs veines une goutte du sang de leurs pères.
Voilà ma mort; ce fut, comme vous voyez, un beau rêve. Je suis parfaitement de l'avis de l'Italien et du Turc. La mort, vous le voyez, la mort pénale de l'Italie, la mort despotique de l'Orient, la mort volontaire de l'Occident, ne sont pas plus à craindre l'une que l'autre. Depuis ce jour, je suis de l'avis de ce philosophe qui pensait que vivre et mourir c'était même chose; seulement, puisque je m'étais endormi une fois, je suis fâché de m'être réveillé.
Ainsi parla le jeune homme; et quand, à la fin de son discours, il se vit l'objet de l'attention qui durait encore, son visage devint couleur de pourpre, il se retira vivement du fauteuil sur lequel il se penchait, et sans le vouloir il effleura de sa joue la joue de la jeune femme qui était assise devant lui. Je remarquai à ce sujet que cette rougeur était contagieuse; et de fait, c'était plaisir de voir ces deux jeunes têtes s'animant tout à coup du même incarnat de leurs vingt ans.
Quand l'assemblée fut un peu revenue de ces récits étranges, la discussion recommença de plus belle; les adversaires de la peine de mort n'avaient rien à opposer à de pareils arguments. Pendant qu'ils se creusaient la tête pour trouver quelques réponses plausibles, les partisans timorés de la mort légale, un instant battus, et qui avaient craint jusqu'alors d'être taxés de cruauté, revenant à la charge avec plus de vigueur, ne mettaient plus de fin à leurs démonstrations. C'était à qui se souviendrait d'être mort au moins une fois en sa vie. L'un, au bois de Boulogne, était tombé percé d'un coup d'épée, et il se rappelait fort bien que le froid du fer n'était pas une sensation désagréable; l'autre avait reçu une balle en pleine poitrine, sans ressentir le moindre mal; celui-ci avait fait une chute qui lui avait fracassé le crâne, et il n'en conservait pas d'autre souvenir: je ne parle pas des fièvres putrides, des fièvres malignes, des fièvres cérébrales, de toutes les fièvres possibles; en un mot, on fit si bien, qu'il fut conclu, à l'unanimité, que la mort n'était pas une douleur; que la mort pour un crime était moins, de la part de la société, une satisfaction équivalente du crime commis, qu'une précaution pour le repos de tous; que la société payait beaucoup trop cher la mort des champs de bataille, en la payant par la gloire, cette récompense immortelle; et qu'enfin craindre la mort dans son lit était le métier d'un sot plus encore que le métier d'un poltron.
On en était là de cette dissertation pénale, à laquelle Beccaria en personne n'eût su que répondre, lorsqu'un gros abbé, qui était resté jusqu'alors plongé dans un long fauteuil et dans l'état heureux d'un homme qui digère un bon dîner, se levant avec effort de son siége, alla se placer au centre de la conversation, au-devant de la cheminée et vis-à-vis la flamme scintillante; ainsi placé, il se mit bien d'aplomb sur ses deux pieds, et comme c'était un homme de sens et de bon conseil, un de ces vieux prêtres à bonne et indulgente conscience que la Révolution française avait chassés à l'étranger, et qui, rentrés dans leur patrie, s'étaient mis à reconstruire de leur mieux une vie de chanoine tout empreinte d'un tranquille bien-être pour soi-même et d'une active charité pour les autres, le digne homme fut écouté avec attention:
—Par saint Antoine, s'écria-t-il, voilà une belle discussion sur la peine de mort! M'est avis, Messieurs, que vous en agissez bien à votre aise; si, comme moi, vous aviez manqué mourir d'une indigestion, vous parleriez de la mort avec plus de respect.