LUPANAR.
—Où voulez-vous aller? demandai-je à mon autre pratique, quand je fus un peu remis de mon émotion.
Henriette ne répondit rien; elle me regarda d'un air étonné, comme si elle n'eût pas encore songé qu'elle devait aller quelque part; la malheureuse! en effet, elle était sans asile; naguère, avant d'entrer à l'hôpital, elle avait encore une charmante petite maison, si coquette, si riante, si élégamment vicieuse, qu'on lui pardonnait son vice. Dans cette maison tout à elle, elle était reine; elle avait, pour parer et doubler sa beauté, la dentelle et le velours, l'or et la soie; son pied se posait à peine sur les tapis chargés de fleurs. Elle se souriait à elle-même dans des glaces brillantes; son œil se reposait nonchalamment sur les chefs-d'œuvre du siècle passé: les amours qui voltigent, les bergers qui soupirent, les bergères qui étalent sur le fin gazon leur petite jambe effilée. Les meubles les plus rares paraient cette demeure somptueuse: les vieux bronzes, les marbres polis par le temps, les pendules qui chantent et qui marquent à coup sûr l'heure d'aimer; mille parfums invisibles circulaient entre ces murailles profanes, comme circule le sang dans le corps; l'écho rieur et discret murmurait tout bas de tendres paroles; dans les corniches, s'entendait, en prêtant bien l'oreille, le bruit des baisers. Dans cette maison, le monde entier avait envoyé ses dépouilles opimes: la Chine, ses vieux laques licencieux et grimaçants; l'Angleterre, son argenterie tourmentée et bizarre; Sèvres, ses nobles porcelaines plus précieuses que l'or; les vieux châteaux royaux, leurs mille fantaisies sans nom, mais non pas sans grâce. Des serviteurs peu nombreux, mais bien dressés, s'empressaient autour de l'idole; elle avait, pour garder sa porte, une vieille femme, tour à tour et selon le besoin, duègne sévère, engageante matrone; elle avait, pour monter derrière sa voiture, un beau paysan de Vanves, qui s'était corrompu comme elle et qui portait la même livrée; elle avait, pour la flatter le matin et le soir, pour lui prêter sa gaieté, sa science et sa piquante effronterie, une jolie fille de seize ans, soubrette pleine d'avenir et qui bientôt allait faire du vice pour son propre compte. Sa cuisine était brûlante, son salon était calme et frais, sa chambre à coucher était entourée de jasmins et de roses, son alcôve était muette, sa porte discrète, sa fenêtre curieuse. Là, sa beauté était dans toute sa puissance, dans tout son éclat; elle avait tout l'attirail nécessaire à cette exploitation; elle ne pouvait pas être, c'était impossible, plus parée, plus fêtée, plus ménagée, plus flattée, plus reposée; elle ne pouvait pas désirer ni un bain plus tiède, ni un lit plus doux, ni un vin plus généreux, ni une table mieux servie, ni une obscurité plus habile. Ainsi entourée, ainsi logée, ainsi exploitée, la plus médiocre beauté eût été belle encore; jugez de la beauté d'Henriette! Chacune de ses heures sonnait une fête, une trahison ou un plaisir. Chaque matin, à son réveil, Rose, sa soubrette, lui apportait, fraîchement imprimées, cent mille calomnies toutes neuves sur tout ce qui était la beauté, l'esprit, la jeunesse, la vertu. En lisant ces calomnies et ces injures, Henriette se consolait d'être séparée de ce monde auquel elle rendait mépris pour mépris; venaient ensuite les journaux de modes, le journal des théâtres et les billets doux, et elle choisissait à la hâte son chapeau, son spectacle et son amant de la journée. Midi sonne, les chevaux sont à la voiture chargée d'armoiries mensongères; c'est l'heure de la rue Vivienne et des lentes promenades si chères à une jolie femme, quand, s'arrêtant à chaque magasin nouveau et recueillant les murmures flatteurs des jeunes ouvrières qui l'encombrent, elle hésite entre mille nouveautés du matin, essaie une étoffe, puis une autre, ajoute ou retranche une fleur à son chapeau, compose sa parure d'une simple gaze ou d'une riche dentelle, et, après quatre heures de ce doux travail, remonte dans sa voiture pour se parer le soir de ces étincelantes frivolités.
Entrée au Théâtre
Le soir venu, l'Opéra l'appelait ou bien le Théâtre-Italien; le luxe des arts et leurs chefs-d'œuvre, fêtes royales de chaque jour; et pendant que la foule des honnêtes gens attendait patiemment à la porte du théâtre, sous la pluie, et les pieds dans la boue et souvent à jeun (car c'est là une admirable passion, la musique), que son tour fût venu d'acheter, au prix de trois jours de travail, une place obscure et rétrécie dans le coin le plus incommode de la salle, elle arrivait, elle la favorite des riches, au grand galop de ses chevaux, et elle descendait resplendissante de pierreries; elle avait pour lui donner la main, pour être son chevalier d'honneur, quelque homme grave et bien posé dans le monde, un conseiller d'État, un président de cour royale, un pair de France, ou tout au moins quelque vieux soldat de l'Empereur, héroïque fragment d'une victoire, qui, pour donner la main à cette fille, avait mis son plus grand cordon bleu ou rouge; derrière elle, et tout prêt à se faire tuer pour lui épargner une insulte, marchaient, heureux et fiers de la suivre, les plus beaux et les plus jeunes, lui servant ainsi de gardes du corps. Elle entrait dans sa loge avec fracas, interrompant sans pitié madame Pasta ou madame Malibran, qui chantait; elle se penchait dans la salle, afin que le parterre la pût admirer tout à l'aise, et pour s'assurer elle-même que nulle femme n'était plus belle qu'elle-même; son regard était insolent, son sourire était une insulte. Elle prodiguait tout haut aux plus honnêtes femmes les plus amères railleries, railleries d'autant plus cruelles qu'elles étaient accueillies par le brûlant suffrage de quatre ou cinq épées toutes prêtes à tout soutenir. Au plus fort de l'hiver on lui apportait des roses en pleine loge, et elle choisissait parmi ces roses les plus fraîches, jetant les autres à ses pieds. À la vue de cette femme si insolente et si belle, les vieillards oubliaient leur sagesse, les nouveaux mariés oubliaient leur jeune épouse; les femmes sans reproche, voyant le vice triomphant et plus entouré que la vertu, se demandaient avec inquiétude si elles n'étaient pas les dupes de leur propre retenue. Garcia lui-même oubliait de chanter, à la vue d'une femme plus belle que la Desdémona, ce beau marbre inspiré.—Elle, cependant, habituée à ces triomphes, recevait dans sa loge tous les hommages: les beaux esprits, les militaires, les savants, les poètes, les jeunes écoliers échappés à leur maître, tout lui était bon, pourvu que la foule qui l'entourait fût illustre. Puis, au moment où la foule était le plus empressée, elle se levait, toujours aussi dédaigneuse et aussi insolente; elle sortait comme elle était entrée, avant la fin de l'air commencé; elle avait l'air de dire au comédien qui chantait:—Je te rends ton auditoire;—aux plus belles dames de la salle:—Mesdames, reprenez vos amants et vos maris; je n'en veux plus. Et qu'importe? si elle l'eût voulu, chaque soir elle eût trouvé, au bas de l'escalier, un nouveau Raleigh pour étendre son manteau sous ses pieds.
Mais, arrivée au comble de sa beauté et de son insolence, la malheureuse fille ne sentit pas que la tête lui tournait. Comme rien ne la pouvait guider, ni son esprit ni son cœur, elle se trouva tout d'un coup égarée sans retour. Elle se jeta à plaisir, et avec une profusion insensée et à corps perdu, dans tous les excès de la vie sans frein et sans règle. C'est là d'ailleurs une des infinies prévoyances de Dieu, que la modération dans le vice soit impossible; et voilà pourquoi le vice, comme la gloire, est chose passagère et périssable. Ainsi, la malheureuse, elle aussi, après ses triomphes, elle eut son Waterloo et son île Sainte-Hélène sur les hauteurs de la rue Saint-Jacques. Oh! les malheureuses! il leur faut si peu de chose pour être vaincues! une ride légère, une dent qui se noircit, quelques cheveux qui tombent, cette raison du maître qui leur dit, comme dans Juvénal:—Ton nez me déplaît: displicuit nasus tuus! Donc un jour, un jour d'hiver, par le froid, par la boue, par la neige, un matin qu'elle n'avait pas encore déjeuné, malade, jaune, horriblement pâlie, elle fut chassée à pied, à demi vêtue, de cette maison qui, la veille encore, était à elle; son laquais lui dit:—Va-t'en! La vieille portière si dévouée lui ouvrit à peine, et en souriant avec mépris, le battant de la porte; Rose, sa femme de chambre qu'elle aimait tant, qui lui réchauffait les pieds dans son sein, à qui elle donnait si généreusement ses bijoux, ses robes, ses dentelles et ses amants de la veille, Rose prit sa place dans ce paradis profane, et elle ne lui jeta même pas, par pitié, la dernière paire de gants qu'elle avait volée à sa maîtresse. Un seul mot du maître avait suffi pour tout briser autour de cette femme, les glaces, les porcelaines, les diamants, l'amour des hommes et le courroux des femmes, pour anéantir cette puissance du haut en bas: trop heureuse encore que, dans les boues de la rue, la police l'eût accueillie et lui eût ouvert les portes de l'hôpital.
Mais à présent qu'elle est chassée, même de l'hôpital, à présent qu'elle a perdu sa dernière protectrice, l'horrible maladie qui l'avait protégée, à présent où ira cette fille? Quelle maison voudra la recevoir, si pâle, si pauvre, si faible, si mal vêtue? À quel seuil inhospitalier ira-t-elle demander un lit et du pain? Et elle repassait dans sa mémoire toute sa vie brillante, pour savoir où elle irait. Moi, j'attendais patiemment qu'elle eût pris son parti; ce combat d'un nouveau genre m'intéressait; j'étais bien aise d'apprendre où donc pouvait se rendre une malheureuse qui sortait de l'hôtel infamant des Capucins.
Poussée à bout et vaincue par tant de misères, la malheureuse cherchait en vain à se rappeler les hommes qui jadis l'entouraient de leurs protestations, de leurs hommages, de leur amour. Les vieillards qui l'appelaient leur fille, les jeunes gens qui voulaient mourir pour elle, que sont-ils devenus? Elle avait oublié même leurs noms; à coup sûr, ils avaient oublié sa figure! Si au moins elle avait eu en ce moment l'argent qu'elle avait dépensé rien qu'en essences, elle eût acheté à Vanves vingt arpents de terre. Aucun espoir ne lui restait. Depuis un an qu'elle était séparée du monde, s'était élevée une autre génération de vieillards et de jeunes gens pour aimer les femmes et pour les perdre; comme aussi s'était élevée une génération de jeunes femmes pour se faire aimer et pour se perdre tout comme Henriette s'était perdue. Elle n'était donc plus à la hauteur du vice magnifique, elle n'était plus bonne que pour le vice misérable. Tombée du salon, elle n'avait plus de refuge que la borne. Ainsi elle comprenait, confusément mais avec peur, dans quelle route plus horrible encore elle allait entrer; la prostitution n'était plus pour elle qu'une question de faim et de pauvreté. Elle en vint alors à se rappeler certains conseils, certains renseignements mystérieux que ses compagnes lui avaient donnés pendant qu'elle était à l'hôpital. C'est surtout dans les ladreries de ce siècle que les agents de la corruption recrutent leurs tristes victimes: l'hôpital, digne antichambre d'un pareil boudoir! À force de mémoire, Henriette en vint donc à se rappeler le nom d'une protectrice inconnue à laquelle on l'avait adressée, un asile qu'on lui avait recommandé avec chaleur; elle ne retrouva, après bien des efforts, que le nom de cette femme, mais non pas son adresse, tant c'était là une fille imprévoyante et comptant sur sa fortune. Donc elle me dit, après un grand quart d'heure de réflexion:—Savez-vous où demeure madame de Saint-Phar? On m'a dit qu'elle me traiterait comme son enfant, et qu'elle aurait toujours pour moi un lit, une robe et une place à sa table. Menez-moi chez madame de Saint-Phar.